L'AUTEUR ARRIVANT DANS SA TERRE,
PRÈS DU LAC DE GENÈVE (1755)
THE AUTHOR ARRIVING AT HIS ESTATE
NEAR LAKE GENEVA (1755)
François-Marie Arouet de Voltaire trans. R. & J. Dodsley - 1755

Ô maison d'Aristippe! ô jardins d'Épicure!
Vous qui me présentez, dans vos enclos divers,
Ce qui souvent manque à mes vers,
Le mérite de l'art soumis à la nature,
Empire de Pomone et de Flore sa soeur,
Recevez votre possesseur!
Qu'il soit, ainsi que vous, solitaire et tranquille!
Je ne me vante point d'avoir en cet asile
Rencontré le parfait bonheur:
Il n'est point retiré dans le fond d'un bocage;
Il est encor moins chez les rois;
Il n'est pas même chez le sage:
De cette courte vie il n'est point le partage.
Il y faut renoncer; mais on peut quelquefois
Embrasser au moins son image.


Que tout plaît en ces lieux à mes sens étonnés!
D'un tranquille océan l'eau pure et transparente
Baigne les bords fleuris de ces champs fortunés;
D'innombrables coteaux ces champs sont couronnés.
Bacchus les embellit; leur insensible pente
Vous conduit par degrés à ces monts sourcilleux
Qui pressent les enfers et qui fendent les cieux.
Le voilà ce théâtre et de neige et de gloire,
Éternel boulevard qui n'a point garanti
Des lombards le beau territoire.
Voilà ces monts affreux célébrés dans l'histoire,
Ces monts qu'ont traversés, par un vol si hardi,
Les Charles, les Othon, Catinat, et Conti,
Sur les ailes de la victoire.




Au bord de cette mer où s'égarent mes yeux,
Ripaille, je te vois. ô bizarre Amédée,
Est-il vrai que dans ces beaux lieux,
Des soins et des grandeurs écartant toute idée,
Tu vécus en vrai sage, en vrai voluptueux,
Et que, lassé bientôt de ton doux ermitage,
Tu voulus être pape, et cessas d'être sage?
Lieux sacrés du repos, je n'en ferais pas tant;
Et, malgré les deux clefs dont la vertu nous frappe,
Si j'étais ainsi pénitent,
Je ne voudrais point être pape.




Que le chantre flatteur du tyran des romains,
L'auteur harmonieux des douces Géorgiques,
Ne vante plus ces lacs et leurs bords magnifiques,
Ces lacs que la nature a creusés de ses mains
Dans les campagnes italiques!
Mon lac est le premier: c'est sur ces bords heureux
Qu'habite des humains la déesse éternelle,
L'âme des grands travaux, l'objet des nobles voeux,
Que tout mortel embrasse, ou désire, ou rappelle,
Qui vit dans tous les coeurs, et dont le nom sacré
Dans les cours des tyrans est tout bas adoré,
La Liberté. J'ai vu cette déesse altière,
Avec égalité répandant tous les biens,
Descendre de Morat en habit de guerrière,
Les mains teintes du sang des fiers autrichiens
Et de Charles Le Téméraire.


Devant elle on portait ces piques et ces dards,
On traînait ces canons, ces échelles fatales
Qu'elle-même brisa quand ses mains triomphales
De Genève en danger défendaient les remparts.
Un peuple entier la suit, sa naïve allégresse
Fait à tout l'Apennin répéter ses clameurs;
Leurs fronts sont couronnés de ces fleurs que la Grèce
Aux champs de Marathon prodiguait aux vainqueurs.
C'est là leur diadème; ils en font plus de compte
Que d'un cercle à fleurons de marquis et de comte,
Et des larges mortiers à grands bords abattus,
Et de ces mitres d'or aux deux sommets pointus.
On ne voit point ici la grandeur insultante
Portant de l'épaule au côté
Un ruban que la vanité
tissu de sa main brillante,
Ni la fortune insolente
Repoussant avec fierté
La prière humble et tremblante
De la triste pauvreté.
On n'y méprise point les travaux nécessaires:
Les états sont égaux, et les hommes sont frères.
Liberté! liberté! ton trône est en ces lieux:
La Grèce où tu naquis t'a pour jamais perdue,
Avec ses sages et ses dieux.




Rome, depuis Brutus, ne t'a jamais revue.
Chez vingt peuples polis à peine es-tu connue.
Le Sarmate à cheval t'embrasse avec fureur;
Mais le bourgeois à pied, rampant dans l'esclavage,
Te regarde, soupire, et meurt dans la douleur.
L'Anglais pour te garder signala son courage:
Mais on prétend qu'à Londre on te vend quelquefois.
Non, je ne le crois point: ce peuple fier et sage
Te paya de son sang, et soutiendra tes droits.
Aux marais du Batave on dit que tu chancelles,
Tu peux te rassurer: la race des Nassaux,
Qui dressa sept autels à tes lois immortelles,
Maintiendra de ses mains fidèles
Et tes honneurs et tes faisceaux.



Venise te conserve, et Gênes t'a reprise.
Tout à côté du trône à Stockholm on t'a mise;
Un si beau voisinage est souvent dangereux.
Préside à tout état où la loi t'autorise,
Et reste-s-y, si tu le peux.
Ne va plus, sous les noms et de Ligue et de Fronde,
Protectrice funeste en nouveautés féconde,
Troubler les jours brillants d'un peuple de vainqueurs,
Gouverné par les lois, plus encor par les moeurs;
Il chérit la grandeur suprême:
Qu'a-t-il besoin de tes faveurs
Quand son joug est si doux qu'on le prend pour toi-même?



Dans le vaste Orient ton sort n'est pas si beau.
Aux murs de Constantin, tremblante et consternée,
Sous les pieds d'un vizir tu languis enchaînée
Entre le sabre et le cordeau.




Chez tous les Levantins tu perdis ton chapeau.
Que celui du grand Tell orne en ces lieux ta tête!
Descends dans mes foyers en tes beaux jours de fête.
Viens m'y faire un destin nouveau.
Embellis ma retraite, où l'Amitié t'appelle;
Sur de simples gazons viens t'asseoir avec elle.
Elle fuit comme toi les vanités des cours,
Les cabales du monde et son règne frivole.
Ô deux divinités! Vous êtes mon recours.
L'une élève mon âme, et l'autre la console:
Présidez à mes derniers jours!


O take, O keep me, ever blest Domains
Where lovely Flora with Pomona reigns;
Where Art fulfills what Nature's Voice requires,
And gives the Charms to which my Verse aspires;
Take me, the World with Transport I resign,
And let your peaceful Solitude be mine!

Yet not in these Retreats I boast to find
That perfect Bliss that leaves no Wish behind;
This, to no lonely Shade kind Nature brings,
Nor Art bestows on Courtiers, or on Kings;
Not ev'n the Sage this Boon has e'er possess'd,
Tho' join'd with Wisdom, Virtue shared his Breast;
This transient Life, alas! can ne'er suffice
To reach the distant Goal, and snatch the Prize;
Yet, sooth'd to Rest, we feel Suspence from Woe,
And tho' not perfect Joy, yet Joy we know.

Enchanting Scenes! what Pleasure you dispence
Where e'er I turn, to ev'ry wond'ring Sense!
An Ocean here, where no rude Tempest roars,
With crystal Waters laves the hallow'd Shores;
Here flow'ry Fields with rising Hills are crown'd,
Where clust'ring Vines empurple all the Ground;
Now by Degrees from Hills to Alps they rise,
Hell groans beneath, above they pierce the Skies!
See the proud Summit, white with endless Frost,
Eternal Bulwark of the blissful Coast!
The blissful Coast the hardy Lombards gain,
And Frost and Mountains cross their Course in vain;
Here Glory beckon'd mighty Chiefs of old,
And planted Laurels to reward the bold;
Charles, Otho, Conti heard her Trumpet sound,
And, borne on Vict'ry's Wings, they spurn'd the Mound.

See, on those Banks where yon calm Waters swell,
The hair-clad Epicure's luxurious Cell!
See famed Ripaille, where once so grave, so gay,
Great Amedeus pass'd from Pray'r to Play:
Fantastic Wretch! thou Riddle of thy Kind!
What strange Ambition seized thy frantic Mind?
Prince, Hermit, Lover! blest through ev'ry Hour
With blissful Change of Pleasure and of Pow'r,
Couldst thou, thus paradis'd, from Care remote,
Rush to the World, and fight for Peter's Boat?
Now by the Gods of sweet Repose I swear
I would not thus have barter'd Ease for Care,
Spight of the Keys that move our Fear and Hope
I ne'er would quit such Penance to be Pope.

Let him who Rome's stern Tyrant stoop'd to praise,
The tuneful Chaunter of sweet georgic Lays,
Let Maro boast of Streams that Nature pours
To lave proud Villas on Italia's Shores;
Superior far the Streams that court my Song,
Superior far the Shores they wind along:
Blest Shores! the Dwelling of that sacred Pow'r
Who rules each joyful, and each glorious Hour,
Queen of whate'er the Good or Great desire,
The Patriot's Eloquence, the Hero's Fire,
Shrin'd in each Breast, and near the Tyrant's Sword
Invok'd in Whispers, and in Sighs adored,
Immortal Liberty, whose gen'rous Mind
With all her Gifts would bless all human kind!
See, from Morat she comes in martial Charms
And shines like Pallas in coelestial Arms,
Her Sword the Blood of boastful Austria stains
And Charles, who threaten'd with opprobrious Chains.

Now hostile Crowds Geneva's Tow'rs assail,
They march in secret, and by Night they scale;
The Goddess comes - they vanish from the Wall,
Their Launces shiver, and their Heros fall,
For Fraud can ne'er elude, nor Force withstand
The Stroke of Liberty's victorious Hand.

She smiles; her Smiles perpetual Joys diffuse;
A shouting Nation where she turns pursues;
Their heart-felt Paeans thunder to the Sky,
And echoing Appenines from far reply:
Such Wreaths their Temples crown as Greece intwin'd
Her Hero's Brows at Marthon to bind;
Such Wreaths the Sons of Freedom hold more dear
Than circling Gold and Gems that crown the Peer,
Or the cleft Mitre's venerable Grace.
Insulting Grandeur, in gay Tinsel drest,
Shews here no Star embroider'd on the Breast,
No tissu'd Ribbon on the Shoulder tied,
Vain Gift implor'd by Vanity from Pride!
Nor here stern Wealth with supercilious Eyes
The falt'ring Pray'r of weeping Want denies;
Here no false Pride at honest Labour sneers,
Men here are Brothers, equal but in Years;
Here Heav'n, O! Liberty, has fix'd thy Throne,
Fill'd, glorious Liberty! by thee alone.

Rome sees thy Face, since Brutus fell, no more,
A Stranger thou on many a cultur'd Shore:
The Polish Lord, of thy Embraces vain,
Pricks his proud Courser o'er Sarmtia's Plain;
Erects his haughty Front in martial Pride,
And spurns the Burgher, grov'ling at his Side;
The grov'ling Burgher burns with secret Fires,
Looks up, beholds thee, sighs, despairs, expires.
Britain's rough Sons in thy Defence are bold,
Yet some pretend at London thou are sold,
I heed them not, to sell too proud, too wise,
If Blood must buy, with Blood the Briton buys.
On Belgic Bogs, 'tis said, thy Footsteps fail,
But thou secure may'st scorn the whisper'd Tale;
To latest Times the Race of great Nassau
Who rais'd sev'n Altars to thy sacred Law
With faithful Hand thy Honours shall defend,
And bid proud Factions to thy Faces bend.

Thee Venice keeps, thee Genoa now regains;
And next the Throne thy Seat the Swede maintains;
How few in Safety thus with Kings can vie!
If not supreme, how dang'rous to be high!
O! still preside where'er the Law's thy Friend,
And keep thy Station, and thy Rights defend;
But take no factious League's reproachful Name,
Still prone to change, and zealous still to blame,
Cloud not the Sunshine of a conqu'ring Race,
Whom Wisdom governs, and whom Manners grace;
Fond of their Sov'reign, of Subjection vain,
They wish no Favours at thy Hands to gain,
Nor need such Vassals at their Lord repine
Whose easy Sway they fondly take for thine.

Thro' the wide East less gentle is thy Fate,
Where the dumb Murderer guards the Sultan's Gate;
Here pale and trembling, in the Dust o'erturned,
With Chains dishonour'd, and by Eunuchs spurn'd,
The Sword and Bow-string plac'd on either Side
Thou mourn'st, while Slave of Life and Death decide.

Spoil'd of thy Cap thro' all the bright Levant
Tell gave thee his, and well supplied the Want.
O! come my Goddess, in thy chosen Hour,
And let my better Fortune hail thy Pow'r;
Fair Friendship calls thee to my green Retreat,
O! come, with Friendship share the mossy Seat;
Like thee she flies the turbulent and great,
The Craft of Business, and the Farce of State;
To you, propitious Pow'rs, at last I turn,
To you, my Vows ascend, my Altars burn;
Let me of each the pleasing Influence share,
My Joys now heighten'd, and now sooth'd my Care;
Each ruder Passion banish'd from my Breast
Bid the short Remnant of my Days be blest.


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