EPÎTRE À L'AUTEUR DU LIVRE DES TROIS
IMPOSTEURS
EPISTLE TO THE AUTHOR OF THE BOOK
"THE 3 IMPOSTERS"
François-Marie Arouet de Voltaire trans. Brian Cole
Insipide écrivain, qui crois à tes lecteurs
Crayonner les portraits de tes Trois Imposteurs,
D'où vient que, sans esprit, tu fais le quatrième?
Pourquoi, pauvre ennemi de l'essence suprême,
Confonds-tu Mahomet avec le Créateur,
Et les oeuvres de l'homme avec Dieu, son auteur?...
Corrige le valet, mais respecte le maître.
Dieu ne doit point pâtir des sottises du prêtre:
Reconnaissons ce Dieu, quoique très-mal servi.
De lézards et de rats mon logis est rempli;
Mais l'architecte existe, et quiconque le nie
Sous le manteau du sage est atteint de manie.
Consulte Zoroastre, et Minos, et Solon,
Et le martyr Socrate, et le grand Cicéron:
Ils ont adoré tous un maître, un juge, un père.
Ce système sublime à l'homme est nécessaire.
C'est le sacré lien de la société,
Le premier fondement de la sainte équité,
Le frein du scélérat, l'espérance du juste.
Si les cieux, dépouillés de son empreinte auguste,
Pouvaient cesser jamais de le manifester,
Si Dieu n'existait pas, il faudrait l'inventer.
Que le sage l'annonce, et que les rois le craignent.
Rois, si vous m'opprimez, si vos grandeurs dédaignent
Les pleurs de l'innocent que vous faites couler,
Mon vengeur est au ciel: apprenez à trembler.
Tel est au moins le fruit d'une utile croyance.
Mais toi, raisonneur faux, dont la triste imprudence
Dans le chemin du crime ose les rassurer,
De tes beaux arguments quel fruit peux-tu tirer?
Tes enfants à ta voix seront-ils plus dociles?
Tes amis, au besoin, plus sûrs et plus utiles?
Ta femme plus honnête? et ton nouveau fermier,
Pour ne pas croire en Dieu, va-t-il mieux te payer?...
Ah! laissons aux humains la crainte et l'espérance.
Tu m'objectes en vain l'hypocrite insolence
De ces fiers charlatans aux honneurs élevés,
Nourris de nos travaux, de nos pleurs abreuvés;
Des Césars avilis la grandeur usurpée;
Un prêtre au Capitole où triompha Pompée;
Des faquins en sandale, excrément des humains,
Trempant dans notre sang leurs détestables mains;
Cent villes à leur voix couvertes de ruines,
Et de Paris sanglant les horribles matines:
Je connais mieux que toi ces affreux monuments;
Je les ai sous ma plume exposés cinquante ans.
Mais, de ce fanatisme ennemi formidable,
J'ai fait adorer Dieu quand j'ai vaincu le diable.
Je distinguai toujours de la religion
Les malheurs qu'apporta la superstition.
L'Europe m'en sut gré vingt têtes couronnées
Daignèrent applaudir mes veilles fortunées,
Tandis que Patouillet m'injuriait en vain.
J'ai fait plus en mon temps que Luther et Calvin.
On les vit opposer, par une erreur fatale,
Les abus aux abus, le scandale au scandale.
Parmi les factions ardents à se jeter,
Ils condamnaient le pape, et voulaient l'imiter.
L'Europe par eux tous fut longtemps désolée;
Ils ont troublé la terre, et je l'ai consolée.
J'ai dit aux disputants l'un sur l'autre acharnés:
"Cessez, impertinents; cessez, infortunés;
Très-sots enfants de Dieu, chérissez-vous en frères,
Et ne vous mordez plus pour d'absurdes chimères."
Les gens de bien m'ont cru: les fripons écrasés
En ont poussé des cris du sage méprisés;
Et dans l'Europe enfin l'heureux tolérantisme
De tout esprit bien fait devient le catéchisme.
Je vois venir de loin ces temps, ces jours sereins,
Où la philosophie, éclairant les humains,
Doit les conduire en paix aux pieds du commun maître;
Le fanatisme affreux tremblera d'y paraître:
On aura moins de dogme avec plus de vertu.
Si quelqu'un d'un emploi veut être revêtu,
Il n' amènera plus deux témoins sa suite (2)
Jurer quelle est sa foi, mais quelle est sa conduite.
A l'attrayante soeur d'un gros bénéficier
Un amant huguenot pourra se marier;
Des trésors de Lorette, amassés pour Marie,
On verra l'indigence habillée et nourrie;
Les enfants de Sara, que nous traitons de chiens,
Mangeront du jambon fumé par des chrétiens.
Le Turc, sans s'informer si l'iman lui pardonne,
Chez l'abbé Tamponet ira boire en Sorbonne. (3)
Mes neveux souperont sans rancune et gaîment
Avec les héritiers des frères Pompignan;
Ils pourront pardonner à ce dur La Blétrie (4)
D'avoir coupé trop tôt la trame de ma vie.
Entre les beaux esprits on verra l'union:
Mais qui pourra jamais souper avec Fréron?


Notes de Voltaire
(1) Ce livre des Trois Imposteurs est un très-mauvais
ouvrage, plein d'un athéisme grossier, sans esprit, et
sans philosophie.
(2) En France, pour être reçu procureur, notaire,
greffier, il faut deux témoins qui déposent de la
catholicité du récipiendaire.
(3) Tamponet était en effet docteur de Sorbonne.
(4) La Blétrie, à ce qu'on m'a rapporté, a imprimé
que j' avais oublié de me faire enterrer.

Witless scribbler, you intend to give
your readers portraits of your Three Imposters.
With your lack of talent you're the fourth!
Poor enemy of the Supreme Spirit, why
confuse Mohammed with the world's Creator,
and the works of Man with God, his author? ...
Correct the servant, but respect the master.
God has not to suffer for foolish priests:
let's respect this God, so badly served.
Sure, my home is full of rats and lizards,
but the architect exists, he who denies this
with the cloak of sage is quite insane.
Look to Zoroaster, Minos, Solon,
the martyr Socrates, great Cicero:
they all adored one master, judge and father.
This scheme sublime is necessary to Man.
It is the holy bond of our society,
essential base of sacred equity,
a rein for scoundrels, hope for all the just.
If the heavens, denied his lofty rule,
should ever cease to make this manifest,
if God did not exist, we'd have to invent Him.
Let sages preach, and let kings fear his name.
If you oppress me, kings, in pride disdain
the tears of the innocent that you make flow,
my vengeance comes from Heaven: learn to tremble.
This is at least the fruit of a useful creed.
But you, who falsely reason in your folly,
dare to reassure them in their crimes,
and your fine arguments can bear no fruit.
And will your child be more obedient,
your friends in need more useful and more sure,
your wife more faithful, and your tenant farmer
pay more promptly with no faith in God? ...
Ah! let's leave to humans fear and hope.
In vain you raise the two-faced insolence
of those proud charlatans bedecked with honours,
fed by our labour, watered by our tears;
glory usurped by mean, degraded Caesars;
a priest at the Capitol where Pompey reigned;
sandalled boors, the excrement of humans,
soaking in our blood their loathsome hands;
at their behest a hundred towns in ruins,
matins in Paris ghastly with flowing blood.
I know, you don't, these frightful monuments;
for fifty years my pen has laid them bare.
But as an enemy of these fanatics,
conquering the devil I preached the love of God.
I always separated from religion
evils brought to us by superstition.
Europe thanked me; twenty royal monarchs
deigned to applaud my blessèd waking nights,
while Patouillet insulted me in vain.
I have done more than Luther could, or Calvin.
In their fatal error we saw them
match scandal against scandal and abuse.
Eager to engage in factional strife,
they would condemn the Pope, and copy him.
By them for many years was Europe wasted;
they distressed the earth, but I consoled it.
I said to these embittered disputants:
"Be still, you rabble; cease, unhappy men;
you foolish children of God, be brotherly,
stop slashing at each other for stupid fancies."
Good men listened, and the evil, crushed,
raised their complaints that wise man only scorn;
at last in Europe happy tolerance
became the creed of all men of good will.
I see that time approach, far off, days when
Philosophy enlightening our race,
will lead in peace to the feet of our common master;
Fanatic cruelty dare not appear:
less dogma will encourage greater virtue.
And then an applicant for a public post
will bring two witnesses to evidence (2)
not his beliefs, but how he has behaved.
A marriage will be possible between
a Huguenot and a noble cleric's sister.
The treasures of the Loreto, meant for Mary,
will be used to clothe and feed the poor.
The children of Sarah, that we treat like dogs,
will eat smoked ham that Christians have prepared.
The Turk, ignoring the Imam, will take a drink
in the Sorbonne with Abbé Tamponet. (3)
My nephews will be glad to sit and eat
with offspring of the brothers Pompignan.
And they will pardon La Blétrie for having (4)
cut too soon most harshly my life's thread.
We all shall see the union of great minds:
but who will ever want to eat with Fréron?


Voltaire's notes:
(1) This book "The Three Imposters" is a very bad
work, full of crude atheism, without wit or philosophy.
(2)In France, for appointment as attorney, notary or
clerk of the court, two witnesses must certify that the
candidate is a good Catholic.
(3)Tamponet was a doctor at the Sorbonne.
(4)La Blétrie, I am told, published a statement that I
had forgotten to get buried.


Trans. Copyright © Brian Cole 2004


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