from À HORACE from TO HORACE
François-Marie Arouet de Voltaire trans. Brian Cole
Toujours ami des vers, et du diable poussé,
Au rigoureux Boileau j'écrivis l'an passé.
Je ne sais si ma lettre aurait pu lui déplaire;
Mais il me répondit par un plat secrétaire,
Dont l'écrit froid et long, déjà mis en oubli,
Ne fut jamais connu que de l'abbé Mably.

Je t'écris aujourd'hui, voluptueux Horace,
À toi qui respiras la mollesse et la grâce,
Qui, facile en tes vers, et gai dans tes discours,
Chantas les doux loisirs, les vins, et les amours,
Et qui connus si bien cette sagesse aimable
Que n'eut point de Quinault le rival intraitable.

Je suis un peu fâché pour Virgile et pour toi
Que, tous deux nés Romains, vous flattiez tant un roi.
Mon Frédéric du moins, né roi très-légitime,
Ne doit point ses grandeurs aux bassesses du crime.
Ton maître était un fourbe, un tranquille assassin;
Pour voler son tuteur, il lui perça le sein;
Il trahit Cicéron, père de la patrie;
Amant incestueux de sa fille Julie,
De son rival Ovide il proscrivit les vers,
Et fit transir sa muse au milieu des déserts.
Je sais que prudemment ce politique Octave
Payait l'heureux encens d'un plus adroit esclave.
Frédéric exigeait des soins moins complaisants:
Nous soupions avec lui sans lui donner d'encens;
De son goût délicat la finesse agréable
Faisait, sans nous gêner, les honneurs de sa table:
Nul roi ne fut jamais plus fertile en bons mots
Contre les préjugés, les fripons, et les sots.
Maupertuis gâta tout: l'orgueil philosophique
Aigrit de nos beaux jours la douceur pacifique.
Le plaisir s'envola; je partis avec lui.

Je cherchai la retraite. On disait que l'Ennui
De ce repos trompeur est l'insipide frère.
Oui, la retraite pèse à qui ne sait rien faire;
Mais l'esprit qui s'occupe y goûte un vrai bonheur.
Tibur était pour toi la cour de l'empereur;
Tibur, dont tu nous fais l'agréable peinture,
Surpassa les jardins vantés par Épicure.
Je crois Ferney plus beau. Les regards étonnés,
Sur cent vallons fleuris doucement promenés,
De la mer de Genève admirent l'étendue;
Et les Alpes de loin, s'élevant dans la nue,
D'un long amphithéâtre enferment ces coteaux
Où le pampre en festons rit parmi les ormeaux.
Là quatre états divers arrêtent ma pensée:
Je vois de ma terrasse, à l'équerre tracée,
L'indigent Savoyard, utile en ses travaux,
Qui vient couper mes blés pour payer ses impôts;
Des riches Genevois les campagnes brillantes;
Des Bernois valeureux les cités florissantes;
Enfin cette Comté, franche aujourd'hui de nom,
Qu'avec l'or de Louis conquit le grand Bourbon:
Et du bord de mon lac à tes rives du Tibre,
Je te dis, mais tout bas: heureux un peuple libre!

Je le suis en secret dans mon obscurité
Ma retraite et mon âge ont fait ma sûreté.
D'un pédant d'Annecy j'ai confondu la rage;
J'ai ri de sa sottise: et quand mon ermitage
Voyait dans son enceinte arriver à grands flots
De cent divers pays les belles, les héros,
Des rimeurs, des savants, des têtes couronnées,
Je laissais du vilain les fureurs acharnées
Hurler d'une voix rauque au bruit de mes plaisirs.
Mes sages voluptés n'ont point de repentirs.
J'ai fait un peu de bien; c'est mon meilleur ouvrage.
Mon séjour est charmant, mais il était sauvage;
Depuis le grand édit, inculte, inhabité,
Ignoré des humains, dans sa triste beauté
La nature y mourait: je lui portai la vie;
J'osai ranimer tout. Ma pénible industrie
Rassembla des colons par la misère épars;
J'appelai les métiers, qui précèdent les arts;
Et, pour mieux cimenter mon utile entreprise,
J'unis le protestant avec ma sainte Église.

Toi qui vois d'un même oeil frère Ignace et Calvin,
Dieu tolérant, Dieu bon, tu bénis mon dessein!
André Ganganelli, ton sage et doux vicaire,
Sait m'approuver en roi, s'il me blâme en saint-père.
L'ignorance en frémit, et Nonotte hébété
S'indigne en son taudis de ma félicité.

Ne me demande pas ce que c'est qu'un Nonotte,
Un Ignace, un Calvin, leur cabale bigote,
Un prêtre, roi de Rome, un pape, un vice-dieu,
Qui, deux clefs à la main, commande au même lieu
Où tu vis le sénat aux genoux de Pompée,
Et la terre en tremblant par César usurpée.
Aux champs élysiens tu dois en être instruit.
Vingt siècles descendus dans l'éternelle nuit
T'ont dit comme tout change, et par quel sort bizarre
Le laurier des Trajans fit place à la tiare:
Comment ce fou d'Ignace, étrillé dans Paris,
Fut mis au rang des saints, même des beaux esprits;
Comment il en déchut, et par quelle aventure
Nous vint l'abbé Nonotte après l'abbé de Pure.
Ce monde, tu le sais, est un mouvant tableau
Tantôt gai, tantôt triste, éternel, et nouveau.
L'empire des Romains finit par Augustule;
Aux horreurs de la Fronde a succédé la bulle:
Tout passe, tout périt, hors ta gloire et ton nom.
C'est là le sort heureux des vrais fils d'Apollon:
Tes vers en tout pays sont cités d'âge en âge.

Hélas! Je n'aurai point un pareil avantage.
Notre langue un peu sèche, et sans inversions,
Peut-elle subjuguer les autres nations?
Nous avons la clarté, l'agrément, la justesse;
Mais égalerons-nous l'Italie et la Grèce?
Est-ce assez en effet d'une heureuse clarté,
Et ne péchons-nous pas par l'uniformité?
Sur vingt tons différents tu sus monter ta lyre:
J'entends ta Lalagé, je vois son doux sourire;
Je n'ose te parler de ton Ligurinus,
Mais j'aime ton Mécène, et ris de Catius.
............
............
............
............

Cher Horace, plains-moi de les tracer en rimes;
La rime est nécessaire à nos jargons nouveaux,
Enfants demi-polis des Normands et des Goths.
Elle flatte l'oreille; et souvent la césure
Plaît, je ne sais comment, en rompant la mesure.
Des beaux vers pleins de sens le lecteur est charmé.
Corneille, Despréaux, et Racine, ont rimé.
Mais j'apprends qu'aujourd'hui Melpomène propose
D'abaisser son cothurne, et de parler en prose.



Loving verse and tempted by the Devil,
I wrote last year to tough old poet Boileau.
I don't know if he could have taken offence,
but his response came from a secretary
whose long and cold reply, now long forgotten,
only Abbé Mably ever knew.

Today I write to you, voluptuous Horace,
who exhale such soft and gentle grace.
Easy in your verse and gay in speech,
you sing of pleasures sweet, and wine, and love;
and you know well that kindly human wisdom
that Quinault's rigid rival never had.

I am somewhat concerned that you and Virgil,
both born Romans, had to flatter a king.
My Frederick at least, born to the throne,
does not owe all his power to sordid crimes.
Your master was a rogue, a murderer;
to rob his tutor he stabbed him to death;
betrayed great Cicero, his country's father;
incestuous lover of his daughter Julia,
he proscribed his rival Ovid's verse
and paralysed his muse out in the desert.
I know Octavius, the politician,
prudently bought incense for a slave.
Frederick demanded less devotion:
we could eat with him without revering;
the delicate refinement of his taste
would grace his table and not embarrass us.
No king was ever quicker with bons mots
against the prejudiced, the rogue, the fool.
Maupertuis spoiled it: philosophic pride
turned sour the peaceful sweetness of our youth.
All pleasure vanished; I left with it too.

I wanted peace. They told me tedium is
the boring brother of this deceptive rest.
Yes, peace weighs heavy if you just do nothing;
if your mind is busy it is bliss.
The Tiber was for you the Emperor's court;
the Tiber, that you paint so well for us,
surpassed the gardens Epicurus sang.
Ferney is better. The astonished eye
strolls sweetly through a hundred flowering vales
to admire the great expanse of Lake Geneva.
Far off the Alps that tower in the clouds
enclose the slopes of a noble amphitheatre
where laden grape-vines smile among the elms.
Four different countries there attract my thoughts:
I see from my square terrace first the poor
hard-working Savoyards, good labourers,
who come to cut my corn to pay their taxes;
the brilliant countryside of rich Geneva;
wealthy cities of the brave Bernese;
and Comté, free today in name as well,
(1)
that the great Bourbon won with Louis' gold.
And from my lake-shores to the Tiber's banks,
I tell you, softly: happy men all free!

I'm happy too in my obscurity;
age and retirement made me feel secure.
I quelled the rage of Annecy's old pedant,
laughed at his folly, and when from my retreat
I saw a horde descend on his abode
from a hundred countries - beauties, heroes,
rhymsters, sages, even crownèd heads,
I organised an infuriated mob
to shout their raucous insults, to my joy.
And I do not repent my wise indulgence.
I've done a little good, that I can claim.
My place is charming here, but it was wild
and since the Edict uninhabited,
unknown to Man, in the sadness of its beauty.
Nature was dying here, and I brought life;
I dared to reawaken it. My toils
assembled workers scattered by misery.
I called on tradesmen, higher than the artists,
and to add strength to practical endeavour
I joined the Protestants with Holy Church.

Judging Calvin the same as brother Ignatius,
tolerant God, good God, you bless my plan!
André Ganganelli, gentle vicar,
approves of me as king, though not as Pope.
Ignorance trembles, Nonotte is bewildered
and in his slum complains of my good fortune.

No use asking me what makes a Nonotte,
Ignatius, or a Calvin, clique of bigots,
a priest, a king of Rome, a Pope, a vice-God
who holds two keys and reigns in that same place
in which you saw the Senate kneel to Pompey,
and Caesar claim control of all the Earth.
You should have learnt this in the Elysian Fields.
Twenty centuries lost in eternal night
have shown that all is change, by what strange fate
the Trajans' laurel wreath replaced the tiara;
how that fool Ignatius, blamed in Paris,
was ranked among the saints, or even the wits;
and how he fell from grace, and by what chance
Abbé Nonotte succeeded Abbé de Pure.
This world, as you know, is a moving picture:
now gay, now sad, eternal, ever new.
The Roman empire ended with Augustule;
the bull replaced the horrors of the Fronde.
All perishes, but the glory of your name.
That's the happy fate of Apollo's sons:
from age to age your verses still are quoted.

Alas! I shall not have this satisfaction.
Our tongue is rather dry, with no inversions,
can it subjugate the other nations?
We have the clarity, the charm, correctness;
but can we equal Italy and Greece?
Perhaps charm and clarity are not enough,
and uniformity may be our sin?
You tuned your lyre in twenty different tones:
I hear Lalagé, and I see his smile;
I dare not speak to you of Ligurinus,
I love Maecenas, laugh at Catius.
............
............
............
............
Dear Horace, pity me that I must rhyme;
for rhyme's essential in our modern jargon,
half-polished children of the Goths and Normans.
It charms the ear, and often the caesura
gives strange pleasure, breaking up the rhythm.
Fine verse full of good sense can charm the reader.
Corneille, Despréaux and Racine used rhyme.
But I am told Melpomene now intends
to kick her buskin off and write in prose.


Note: (1) Now called the Franche Comté.

Trans. Copyright © Brian Cole 2004


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