L'ÂME DE LA VILLE THE SOUL OF THE TOWN
Émile Verhaeren trans. Will Stone
Les toits semblent perdus
Et les clochers et les pignons fondus,
Dans ces matins fuligineux et rouges,
Où, feu à feu, des signaux bougent.

Une courbe de viaduc énorme
Longe les quais mornes et uniformes;
Un train s'ébranle immense et las.

Là-bas,
Un steamer rauque avec un bruit de corne.

Et par les quais uniformes et mornes,
Et par les ponts et par les rues,
Se bousculent, en leurs cohues,
Sur des écrans de brumes crues,
Des ombres et des ombres.

Un air de soufre et de naphte s'exhale;
Un soleil trouble et monstrueux s'étale;
L'esprit soudainement s'effare
Vers l'impossible et le bizarre;
Crime ou vertu, voit-il encor
Ce qui se meut en ces décors,
Où, devant lui, sur les places, s'exalte
Ailes grandes, dans le brouillard
Un aigle noir avec un étendard,
Entre ses serres de basalte.

O les siècles et les siècles sur cette ville,
Grande de son passé
Sans cesse ardent - et traversé,
Comme à cette heure, de fantômes!
O les siècles et les siècles sur elle,
Avec leur vie immense et criminelle
Battant - depuis quels temps? -
Chaque demeure et chaque pierre
De désirs fous ou de colères carnassières!

Quelques huttes d'abord et quelques prêtres:
L'asile à tous, l'église et ses fenêtres
Laissant filtrer la lumière du dogme sûr
Et sa na´veté vers les cerveaux obscurs.
Donjons dentés, palais massifs, cloîtres barbares;
Croix des papes dont le monde s'effare;
Moines, abbés, barons, serfs et vilains;
Mitres d'orfroi, casques d'argent, vestes de lin;
Luttes d'instincts, loin des luttes de l'âme
Entre voisins, pour l'orgueil vain d'une oriflamme;
Haines de sceptre à sceptre et monarques faillis
Sur leur fausse monnaie ouvrant leurs fleurs de lys,
Taillant le bloc de leur justice à coups de glaive
Et la dressant et l'imposant, grossière et brève.

Puis, l'ébauche, lente à naître, de 1a cité:
Forces qu'on veut dans le droit seul planter;
Ongles du peuple et mâchoires de rois;
Mufles crispés dans l'ombre et souterrains abois
Vers on ne sait quel idéal au fond des nues;
Tocsins brassant, le soir, des rages inconnues;
Flambeaux de délivrance et de salut, debout
Dans l'atmosphère énorme où la révolte bout;
Livres dont les pages, soudain intelligibles,
Brûlent de vérité, comme jadis les Bibles;
Hommes divins et clairs, tels des monuments d'or
D'où les événements sortent armés et forts;
Vouloirs nets et nouveaux, consciences nouvelles
Et l'espoir fou, dans toutes les cervelles,
Malgré les échafauds, malgré les incendies
Et les têtes en sang au bout des poings brandies.

Elle a mille ans la ville,
La ville âpre et profonde;
Et sans cesse, malgré l'assaut des jours
Et des peuples minant son orgueil lourd,
Elle résiste à l'usure du monde.
Quel océan, ses coeurs! quel orage, ses nerfs!
Quels noeuds de volontés serrés en son mystère!
Victorieuse, elle absorbe la terre,
Vaincue, elle est l'attrait de l'univers;
Toujours, en son triomphe ou ses défaites,
Elle apparait géante, et son cri sonne et son nom luit,
Et la clarté que font ses feux d'or dans la nuit
Rayonne au loin, jusqu'aux planètes!

O les siècles et les siècles sur elle !

Son âme, en ces matins hagards,
Circule en chaque atome
De vapeur lourde et de voiles épars,
Son âme énorme et vague, ainsi que ses grands dômes
Qui s'estompent dans le brouillard.
Son âme errante en chacune des ombres
Qui traversent ses quartiers sombres,
Avec une ardeur neuve au bout de leur pensée,
Son âme formidable et convulsée,
Son âme, où le passé ébauche
Avec le présent net l'avenir encor gauche.

O ce monde de fièvre et d'inlassable essor
Rué à poumons lourds et haletants,
Vers on ne sait quels buts inquiétants?
Monde promis pourtant à des lois d'or,
A des lois claires, qu'il ignore encor
Mais qu'il faut, un jour, qu'on exhume,
Une à une, du fond des brumes.
Monde aujourd'hui têtu, tragique et blême
Qui met sa vie et son âme dans l'effort même
Qu'il projette, le jour, la nuit,
A chaque heure, vers l'infini.

O les siècles et les siècles sur cette ville!

Le rêve ancien est mort et le nouveau se forge.
Il est fumant dans la pensée et la sueur
Des bras fiers de travail, des fronts fiers de lueurs,
Et la ville l'entend monter du fond des gorges
De ceux qui le portent en eux
Et le veulent crier et sangloter aux cieux.

Et de partout on vient vers elle,
Les uns des bourgs et les autres des champs,
Depuis toujours, du fond des loins;
Et les routes éternelles sont les témoins
De ces marches, à travers temps,
Qui se rythment comme le sang
Et s'avivent, continuelles.

Le rêve! il est plus haut que les fumées
Qu'elle renvoie envenimées
Autour d'elle, vers l'horizon;
Même dans la peur ou dans l'ennui,
Il est là-bas, qui domine, les nuits,
Pareil à ces buissons
D'étoiles d'or et de couronnes noires,
Qui s'allument, le soir, évocatoires.

Et qu'importent les maux et les heures démentes,
Et les cuves de vice où la cité fermente,
Si quelque jour, du fond des brouillards et des voiles,
Surgit un nouveau Christ, en lumière sculpté,
Qui soulève vers lui l'humanité
Et la baptise au feu de nouvelles étoiles.
The roofs seem lost
and the bells and gables vague,
in these red and sooted dawns,
where, light by light, the signals change.

An immense viaduct's curve
borders dreary quays all uniform;
a train moves off vast and forlorn.

Over there,
a hoarse steamer sounds its horn.

And along the dreary quays all uniform,
and by the bridges and along the streets,
piling up in their multitudes,
on screens of thickening mists
shadows and more shadows fall.

An air of sulphur and naphtha exhales,
a monstrous and murky sun unfurls;
the spirit all of a sudden extends
towards the impossible and bizarre;
crime or virtue, yet to see
what moves in these scenes,
where before it on the squares,
in the mist with vast wings outstretched,
a black eagle seized a standard
between his claws of basalt.

Centuries and centuries upon this town,
prodigious with its past
unceasingly ardent - and traversed
as in that time, by ghosts!
Centuries and centuries upon her,
with all life so vast and criminal
beating still - but for how long? -
in every stone and every house
mad cravings, carnivorous wrath!

At first a scattering of huts and some priests:
asylum for all, the windows of the church
where the light of dogma filters through
an innocence that heads for lowly minds.
Colossal palaces, barbarous cloisters, crenellated keeps;
papal crosses which pester the world;
monks, abbots, barons, rogues and serfs;
orphrey mitres, linen raiments, chests of gold;
struggles of instinct, far from struggles of soul
between neighbours, for the vain pride of a banner;
malice of sceptre to sceptre and failed kings
on fake coins showing their fleurs de lys,
hewing the block of their justice with blows of a sword
erecting and imposing it, brief and crude.

Then, slow to emerge, the vague form of the town:
forces they wished in law alone to found;
nails of the people and jaws of kings;
muzzles tensed in shadow, a subterranean howling
to who knows what ideal beyond the clouds;
at evening, alarms stirring, furies unknown;
torches of deliverance and salvation flicker
in the sprawling atmosphere where revolt simmers;
books whose pages, suddenly intelligible,
burn with truth, as once those of bibles;
men, brilliant and divine like monuments of gold
from whom events depart armed and strong;
cravings clear and fresh, a new consciousness
and crazed hope, in all those brains,
in spite of the scaffolds, in spite of the flames
and at the end of brandished fists the bloodied heads.

This town has known a thousand years,
grim is the town and deep;
and without rest, despite the assault of days,
and the populace mining her onerous pride,
she resists the wearing down of the world.
What an ocean, her hearts! What a storm, her nerves!
What a snarl of will sealed in her mystery!
Victorious, she absorbs the earth,
vanquished, she is the scourge of the universe;
forever, in her triumphs and her defeats,
she appears a giant, her name and cry rings out,
and the brilliance that fuels her gold lamps at night
beams into the dostance, as far as the planets!

Centuries and centuries upon her!

Her soul on these fretful mornings,
circulates in every atom
of dense haze and scattered veils;
her soul amorphous, immense, like her mighty domes
that soften in the mist.
Her soul is astray in every shadow
that crosses her gloomier quarters
to the limits of their thought with renewed ardour,
her soul convulsed and brimming with wonder,
her soul, where the past takes shape
with the present lucid, the future still a blunder.

Oh, this world of fever and unflagging growth
stampede, with lungs gasping and weighted down
to who knows what disturbing denouement?
The promised world still has its laws of gold,
unclouded laws, it has thus far ignored
but which must, one day, be exhumed,
one by one, from the misty abysm.
Now a stubborn world, tragic and pale
which shackles life and soul to equal toil
and projects it, by day, by night,
at all hours, towards the infinite.

Centuries and centuries upon this town!

The old dream is dead and the fresh one forged.
It smokes in thought and in the sweat
of arms honoured with work, of brows glowing proud,
and the town hears it rise from the depths of throats
of those who carry it within them
and yearn to cry out and weep to the heavens.

And from everywhere they move toward her,
some from the small towns, some from the fields,
from far away since time immemorial;
and the eternal roads are the witness
across time, of these marches,
which beat in them a rhythm, like blood
and sharpened them, forever.

The dream! it rises higher than the smoke
that she returns poisoned
all around her and towards the horizon;
even in boredom or fear,
it's there, commanding the night,
like those bushes
of golden stars and dark crowns,
which, evocative, light up at evening.

And what of the insane hours and evil deeds,
and vats of vice in which the city seethes,
if some day from the depths of mist and veils,
a new Christ looms, in sculpted light,
who lifts humanity towards him
and in fresh star fires performs the baptism.

Trans. copyright © Will Stone 2005



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