LES TOMBEAUXTHE GRAVES
Georges Rodenbachtrans. Will Stone
C'était un très vieux cimetière, abandonné. Il n'y
avait plus que quelques pierres survivant, comme si les tombes mouraient également. Or les tombes qui meurent ainsi, à leur tour, audessus des morts, c'est de la tristesse encore plus triste. C'est comme des larmes délayées dans de la pluie.
Çà et là, parmi l'herbe compacte, quelques dalles
funéraires avaient réchappé. Mais si usées, si âgées! Elles avaient perdu leur inscription, telles des aïeules perdent la mémoire.
Il y en avait trois surtout, assez voisines. Elles
étaient tout à fait pareilles. Il semblait qu'elles furent faites pour trois soeurs.
Mais l'une cédait déjà, chavirait presque dans le
gazon.
Les deux autres pierres demeuraient fixes et
droites, l'air d'être chacune le battant d'une porte qui n'ouvrait pas encore sur le néant total, sur un cadavre tout à fait désagrégé.
La pierre chancelante, au contraire, semblait
indiquer une fin plus définitive et que le mort s'était tout restitué à la terre qui, en effet, se bossuait à cette place, s'était gonflée, comme accrue du volume exact d'un corps et enrichie par la décomposition nourricière.
Mais c'était désolant de penser qu'une des trois
soeurs était plus morte.
Ce qui confirmait cette impression, c'est qu'un
Papillon voletait sur la tombe plus ruinée. Il était blanc et noir, couleur du convoi des vierges. Il s'attardait, d'un vol indécis, comme ébloui d'être enfin libre, et seul dans l'air nu.
Sans doute qu'il était né de cette sépulture, tant il
semblait devoir s'en séparer avec peine.

Était-ce l'âme elle-même, libérée seulement à
cette minute? L'âme ne cohabite-t-elle pas avec le corps plus longtemps qu'on ne l'imagine? Est-ce que'elle n'est pas inhumée avec lui? Est-ce quelle ne continue pas, invisible, à tisser les toiles d'araignée du rêve dans le sommeil de la mort comme dans le sommeil de la nuit? Peut-être qu'elle aussi descend au tombeau; qu'elle s'obstine dans le cadavre comme en un navire qui fait eau, et ne le quitte que bien plus tard, à la dernière extrémité, quand enfin toute chair est dissoute, toute matière est transsubstantiée, et que seuls les ossements survécus sont de trop vaines épaves? ...
Ce moment-là sans doute s'accomplissait pour la
vierge enterrée sous la pierre qui chavire. Alors le Papillon blanc était son âme elle-même, en partance, mais en suspens un peu, et s'attardant à des ressouvenances, au-dessus de la terre qui avait pris la forme du corps annulé.
Dans le vieux cimetière abandonné, il y avait
aussi une grande sépulture contre le mur d'enceinte, un sarcophage massif et presque déjà fruste. Les noms et les dates y avaient dépéri et péri à leur tour. C!était comme la mort elle-même effacée par la mort ... Les pierres redevenaient naturelles. Destin bref de ces pierres qui avaient eu, un moment, leur identité, ainsi que le défunt lui-même. Elles avaient été un tombeau, et un tombeau riche orné de couronnes, admiré, dans la foule obscure des caveaux et des croix humbles dont les bras ont un air de mendier.
Le sarcophage, longtemps, régna.
Maintenant il redevenait de la pierre
impersonnelle, un minéral sans but. Seule une Urne, à côté, survivait dans l'intégrité de sa forme.
Il semblait qu'elle ft l'âme de ce corps de pierre,
émanée de lui comme le Papillon blanc avait émané du corps de chair.
Avec ses courbes elle avait presque un
envolement. Elle était ce que la pierre peut réaliser de plus délié, de plus ailé.
Urne aérienne, on aurait dit que vraiment elle
planait, un moment aussi, au-dessus du grand sarcophage dont elle fit partie, grise comme lui, et qu'elle quittait enfin, puisqu'il cessait d'être lui-même et apparaissait déjà plutôt de la pierre anonyme qu'un tombeau.


Les quelques dalles survivantes, fichées en terre
comme des ancres, se tenaient hautes et droites parmi l'herbe pâle.
D'être négligée et abandonnée à elle-même, cette
herbe se décolorait, s'emmêlait avec l'embrouillamini des cheveux d'une morte qu'on ne peigne plus.
Dans ce désordre de la végétation, les pierres
funéraires surgissaient d'autant plus inexorables, géométriques. Rien ne les influençait. Le vent des tempêtes d'octobre lui-même s'y cassait comme à un battant de la porte de l'Éternité.
Seul le soleil déjouait leur impassibilité car,
malgré elles, leur ombre variait, tournait autour d'elles. Selon la projection, tantôt la fosse était à l'ombre, et tantôt elle était au soleil. Lumière et ténèbre intermittentes! Un poêle noir sur la fosse, puis soudain un poêle d'or! Et c'était comme si le mort avait tour à tour ouvert et fermé les yeux.
Le vieux cimetière s'est dénudé, une à une, de
toutes ses tombes.
Il n'y a plus qu'une immense herbe livide, dont la
pâleur avère encore l'ancienne destination. Nul ne veut du terrain triste et n'a souci d'asseoir sa maison parmi des souvenirs d'ossements. L'enclos a trop appartenu à la mort pour se réconcilier avec la vie.


Or, parmi cette solitude vide, à la place même où
s'érigeaient les trois dalles debout, qui étaient jumelles et toutes voisines, il a poussé, on ne sait comment, un vaste Lis.
Il s'érige, d'un blanc de neige et de linges, au-
dessus du gazon, comme la coupe du Silence ... Sans doute qu'il a copié, pour avoir ces bords arrondis, ces molles inflexions, l'Urne de pierre qui a disparu, mais revit en lui.
D'autre part il a pris sa blancheur mate de pastel
au Papillon qui, lui aussi, a disparu, mais revit en lui.


Éternelles métempsycoses!

Il est à la fois l'Urne qui apparaissait l'âme du
corps de pierre que fut le sarcophage, et le Papillon qui apparaissait l'âme du corps de chair enterré dans la fosse. Il a la forme de l'Urne. Il a la couleur du Papillon.

Lis évasé et blanc, qui résume le cimetière aboli!
Lis qui sort des tombes, mais qui atteste la vie! Car, germé à la place même où furent les morts aux pierres jumelles, il se déplie, il s'ouvre comme un grand sexe vierge, ô Lis presque charnel, qui proclame la force invincible de la matière et la fécondité chimique de la mort.
It was a very old graveyard and had been abandoned.
There were little more than a few headstones still standing, as if the graves themselves had also perished. As in their turn the graves die out above the dead, a dejection still more sorrowful persists like tears spun in rain.

Here and there amongst the dense grass, a few more
grave slabs show through. But so worn, so ancient! They have lost their inscription as an old grandmother her memory.
In particular there are three next to one another, exactly
alike. It seems they were destined for three sisters.

But one has already given up, keeling over into the
grass.
The two remaining stones remain upright and steadfast,
giving the impression that each hammers on a door which merely opens onto absolute nothingness, above an utterly mouldered corpse.
The inclining stone on the other hand would seem to
signal a more definite ending, that death might be restored to the earth, which is indeed bruised and swollen there as if burgeoned by the exact space taken by a body and enriched by the nourishment of decomposition.
But it was saddening to reflect that one of the three
sisters was 'yet more dead'.
What confirmed this impression was a butterfly
fluttering about the more degraded tomb. It was white and black, the colour of the procession of virgins. It lingered with an uncertain flutter, as if dazzled to be finally free and solitary in the naked air.
Doubtless it was born in this particular tomb, which
was why it seemed able to leave it only under duress.

Was this the soul itself, only liberated at that moment?
Does the soul remain with the body much longer than one imagines? Is the one interred along with the other? Does it not endure, invisible, to spin the spiders web of dream in the slumber of death as in the slumber of night? Perhaps it too descends into the grave, clings stubbornly to the corpse like a ship to water, and only departs later, at the last moment, when finally all the flesh has dissolved, all matter is trans?substantiated and only the futile wreckage of the bones is left? ...

That moment then was the fulfillment of the interred
virgin beneath her leaning stone. So, the white butterfly was her soul departing, yet still suspended and lingering over memories, above the clay which had appropriated the form of the extinct body.
In the old abandoned graveyard, there is also a great
tomb set against the surrounding wall, a massive sarcophagus already virtually barren. The names and dates have wasted away and perished one by one, as if death itself was obliterated by death ... The stones return to their natural state. Brief destiny for these stones that acquire for a time their identity just as they do their passing. They were tombs once, richly embellished with crowns, they were marveled at in the anonymous throng of tombs and humble crosses, whose outstretched arms recall those of a beggar.
For a long time the sarcophagus prevailed.
Now it is restored to an impersonal stone, a frivolous
mineral. Only an urn, at its side, endures in the integrity of its form.
It was as if the soul of this body of stone had emerged
from it like the white butterfly from its body of flesh and bone.
Curvilinear, it seemed almost to be taking off.
This was the most agile and aerial object realised from stone.
An airborne urn, you would think it really was hovering
there for a moment above the mighty sarcophagus of which it was but a part, likewise grey in colour, and that at long last was taking its leave, ceasing to be itself, and already seeming more like an anonymous stone than that of the tomb.

The few surviving headstones, embedded in the earth
like anchors, stood erect and tall amongst the jaded grass.

Forsaken and left to itself, the grass was fading, tangled
up with the jumble of hair belonging to the dead, hair that was no longer combed.
In this disorder of vegetation, the gravestones loom up,
unyielding, geometric. Nothing could disturb them. Even the winds of the October storms are impotent, as if merely pounding on the door of eternity.

The sun alone thwarted their impassiveness; as, in spite
of them, their shadow varied, moving around them. According to the sun's position the grave was sometimes in shadow and sometimes in sunlight. The interlude of light and dark! A pall of darkness over the grave then suddenly one of golden light! As if death had in turn opened and closed its eyes.
The old graveyard was denuded, one by one, of all its
graves.
Nothing now remains but a vast livid lawn, whose
ashen pallor recalls the older destination. None cares for such a dejected plot and has no wish to site their home upon the recollections of bones. Death has proved too obstinate an owner to allow this fold to be reconciled with life.

Now in the midst of this empty solitude at the place
where the three standing headstones are, for those sisters side by side, somehow a beautiful lily shows through.
It rises up, white as snow or linen, above the grassy
tussocks, like the cup of silence ... to display those rounded edges, this languid nodding, doubtless influenced by the stone urn that vanished, but is seen once more here in the bloom.
Or perhaps it has taken its dull pastel whiteness from
the butterfly which also vanished and yet is seen in the flower.

Eternal metempsychosis!

At the same time it's the urn which seemed to be
the body of stone that was the sarchophagus, and the butterfly which appeared to be the soul of the interred body. It has the form of the urn and the colour of the butterfly.

Bell-like white lily, that typifies the fallen
graveyard! Lily that rises from the grave, but signifies life! As, sprouting from the place where the three dead sisters lie, it unfurls, opens out like one great unviolated sex, this lily verging on the carnal, flower that proclaims the invincible force of matter and the chemical fecundity of death.

Trans. copyright © Will Stone 2003



next
index
translator's next