ÉLÉGIE IIELEGY II
Louise Labétrans. Timothy Adès
D'un tel vouloir le serf point ne désire
La liberté, ou son port le navire,
Comme j'attends, hélas, de jour en jour,
De toi, Ami, le gracieux retour.
Là j'avais mis le but de ma douleur,
Qui finirait quand j'aurais ce bonheur
De te revoir; mais de la longue attente,
Hélas, en vain mon désir se lamente.
Cruel, cruel, qui te faisait promettre
Ton bref retour en ta première lettre?
As-tu si peu de mémoire de moi
Que de m'avoir si tôt rompu la foi?
Comme oses-tu ainsi abuser celle
Qui de tout temps t'a été si fidèle?
Or' que tu es auprès de ce rivage
Du Pô cornu, peut-être ton courage
S'est embrasé d'une nouvelle flamme,
En me changeant pour prendre une autre Dame:
Jà en oubli inconstamment est mise
La loyauté que tu m'avais promise.
S'il est ainsi, et que déjà la foi
Et la bonté se retirent de toi,
Il ne me faut émerveiller si ores
Toute pitié tu as perdue encore.
Ô combien a de pensée et de crainte,
Tout à part soi, l'âme d'Amour atteinte!
Ores je crois, vu notre amour passée,
Qu'impossible est que tu m'aies laissée;
Et de nouveau ta foi je me fiance,
Et plus qu'humaine estime ta constance.
Tu es, peut-être, en chemin inconnu
Outre ton gré malade retenu
Je crois que non: car tant suis coutumière
De faire aux Dieux pour ta santé prière
Que plus cruels que tigres ils seraient
Quand maladie ils te prochasseraient,
Bien que ta folle et volage inconstance
Mériterait avoir quelque souffrance.
Telle est ma foi qu'elle pourra suffire
À te garder d'avoir mal et martyre.
Celui qui tient au haut Ciel son Empire
Ne me saurait, ce me semble, dédire;
Mais, quand mes pleurs et larmes entendrait
Pour toi priant, son ire il retiendrait.
J'ai de tout temps vécu en son service,
Sans me sentir coupable d'autre vice
Que de t'avoir bien souvent en son lieu,
D'amour forcé, adoré comme Dieu.
Déjà deux fois, depuis le promis terme
De ton retour, Phébé ses cornes ferme,
Sans que, de bonne ou mauvaise fortune,
De toi, Ami, j'aye nouvelle aucune.
Si toutefois, pour être enamouré
En autre lieu, tu as tant demeuré,
Si sais-je bien que t'amie nouvelle
À peine aura le renom d'être telle,
Soit en beauté, vertu, grâce et faconde,
Comme plusieurs gens savants par le monde
M'ont fait, à tort, ce crois-je, être estimée.
Mais qui pourra garder la renommée?
Non seulement en France suis flattée,
Et beaucoup plus que ne veux exaltée,
La terre aussi que Calpe et Pyrénée
Avec la mer tiennent environnée,
Du large Rhin les roulantes arènes,
Le beau pays auquel or' te promènes,
Ont entendu (tu me l'as fait accroire)
Que gens d'esprit me donnent quelque gloire.
Goûte le bien que tant d'hommes désirent,
Demeure au but oł tant d'autres aspirent,
Et crois qu'ailleurs n'en auras une telle.
Je ne dis pas qu'elle ne soit plus belle,
Mais que jamais femme ne t'aimera,
Ne plus que moi d'honneur te portera.
Maints grands Signeurs à mon amour prétendent,
Et à me plaire et servir prêts se rendent;
Joutes et jeux, maintes belles devises,
En ma faveur sont par eux entreprises:
Et néanmoins, tant peu je m'en soucie
Que seulement ne les en remercie:
Tu es, tout seul, tout mon mal et mon bien;
Avec toi tout, et sans toi je n'ai rien;
Et n'ayant rien qui plaise à ma pensée,
De tout plaisir me treuve délaissée,
Et, pour plaisir, ennui saisir me vient.
Le regretter et plorer me convient,
Et sur ce point entre tel déconfort
Que mille fois je souhaite la mort.
Ainsi, Ami, ton absence lointaine
Depuis deux mois me tient en cette peine,
Ne vivant pas, mais mourant d'un amour
Lequel m'occit dix mille fois le jour.
Reviens donc tôt, si tu as quelque envie
De me revoir encore un coup en vie.
Et si la mort avant ton arrivée
A de mon corps l'aimante âme privée,
Au moins un jour viens, habillé de deuil,
Environner le tour de mon cercueil.
Que plût à Dieu que lors fussent trouvés
Ces quatre vers en blanc marbre engravés:

PAR TOI, AMI, TANT VÉQUIS ENFLAMMÉE
QU'EN LANGUISSANT PAR FEU SUIS CONSUMÉE
QUI COUVE ENCOR SOUS MA CENDRE EMBRASÉE,
SI NE LA RENDS DE TES PLEURS APAISÉE.
As the slave longs for liberty,
for haven's calm the ship at sea,
just so, as days go by, I yearn,
my darling, for your safe return.
That's been the goal of all my pain:
the joy of seeing you again;
but, thwarted by the long delay,
my yearning's turning to dismay.
Cruel! Who made you swear to come
back soon, in your first letter home?
Faithless already? Can I be
so little in your memory?
How can you dare to be untrue
to one who's been so true to you?
Now possibly beside the Po,
a two-horned river, as we know,
your courage flares with some new flame:
you've swapped me for another dame,
and fickle and forgetful, you
betray the trust that was my due.
If so, and if your loyalty
has gone, likewise your decency,
I shouldn't be surprised if you
by now have lost all pity too.
How pensive and how full of fear
my lovestruck heart, left lonely here!
Seeing what our love used to be,
you cannot have deserted me:
again I pledge your faith and, yes,
I value your trustworthiness
as more than human. Are you ill,
perhaps, detained against your will,
somewhere remote? I doubt it, seeing
I've prayed so much for your well-being:
the gods would be brute beasts if they
allowed disease to come your way;
although your fickle waywardness
deserves some punitive redress.
My faith shall firmly keep you from
suffering harm and martyrdom.
The One enthroned above the sky
couldn't, I think, this much deny:
hearing me cry and weep and pray
for you, He'd turn His wrath away.
I've always lived by His behest;
only this one vice I'll attest:
not Him, but you, I've oft adored
- Love forced me to it - as my Lord.
Twice now the moon's closed horn to horn
since the due date of your return,
and all this time, my love, I've still
no news of you, for good or ill.
Anyway, if you're weak with love
in foreign parts, and so can't move,
I do know this: your latest flame
will hardly have the kind of fame
for beauty, virtue, grace, and wit
that many who've looked into it
ascribe (I think they're wrong) to me.
But who can guard celebrity?
Not just in France am I acclaimed,
and, much beyond my wishes, famed:
but in the land between the seas
and Pyrenees and Hercules;
and where the wide Rhine rolls his sand;
and where you rove, that lovely land:
they've heard (I quite believe your story)
the wise and witty grant me glory.
Taste what so many men desire:
inhabit, where the rest aspire:
you'll find none better anywhere.
I don't say others aren't more fair,
but I shall love you more than these,
your honour I shall more increase.
Many great Lords pursue my love,
prepared to please me and to serve:
contests and jousts they undertake,
wear splendid favours for my sake.
I care so little, I ignore it,
and do not even thank them for it.
You are my only good and ill;
with you I've all, without you, nil:
I've nothing that can please my mind,
and there's no pleasure I can find:
I'm wearied, far from being pleased:
by tears and sorrows I am seized:
and so discomforted am I,
a thousand times I want to die.
So while you're far away, my lover,
not life, but death by love, I suffer:
ten thousand times a day I'm slain;
two months I've lingered in this pain.
So come back quickly, if you'd give
a fig to see me while I live;
and if, before you make it, death
has stilled this loving soul's last breath,
come back in black for just a day
to see my coffin put away.
Then on white marble, if God grants a
last prayer, be inscribed this stanza:

I LIVED AND FLAMED, LOVE, IN YOUR FIRES:
I LANGUISHED AND I BURNT AWAY.
IN MY HOT ASHES THEY HOLD SWAY,
UNLESS YOU QUENCH THEM WITH YOUR TEARS.

Trans. Copyright © Timothy Adès 2000 - publ. Modern Poetry in Translation 16


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