ÉLÉGIE IELEGY I
Louise Labétrans. Timothy Adès
Au temps qu'Amour, d'hommes et Dieux vainqueur,
Faisait brûler de sa flamme mon coeur,
En embrasant de sa cruelle rage
Mon sang, mes os, mon esprit et courage,
Encore lors je n'avais la puissance
De lamenter ma peine et ma souffrance
Encor Phébus, ami des lauriers verts,
N'avait permis que je fisse des vers.
Mais maintenant que sa fureur divine
Remplit d'ardeur ma hardie poitrine,
Chanter me fait, non les bruyants tonnerres
De Jupiter, ou les cruelles guerres
Dont trouble Mars, quand il veut, l'Univers;
Il m'a donné la lyre, qui les vers
Soulait chanter de l'amour Lesbienne:
Et à ce coup pleurera de la mienne.
Ô doux archet, adoucis-moi la voix,
Qui pourrait fendre et aigrir quelquefois,
En récitant tant d'ennuis et douleurs,
Tant de dépits, fortunes et malheurs.
Trempe l'ardeur dont jadis mon coeur tendre
Fut, en brûlant, demi réduit en cendre.
Je sens déjà un piteux souvenir
Qui me contraint la larme à l'oeil venir.
Il m'est avis que je sens les alarmes
Que premiers j'eus d'Amour, je vois les armes
Dont il s'arma en venant m'assaillir.
C'étaient mes yeux, dont tant faisais saillir
De traits à ceux qui trop me regardaient,
Et de mon arc assez ne se gardaient.
Mais ces miens traits, ces miens yeux me défirent,
Et de vengeance être exemple me firent.
Et me moquant, et voyant l'un aimer,
L'autre brûler et d'amour consommer;
En voyant tant de larmes épandues,
Tant de soupirs et prières perdues,
Je n'aperçus que soudain me vint prendre
Le même mal que je soulais reprendre,
Qui me perça d'une telle furie
Qu'encor n'en suis après long temps guérie;
Et maintenant me suis encor contrainte
De rafraichir d'une nouvelle plainte
Mes maux passés. Dames qui les lirez,
De mes regrets avec moi soupirez.
Possible, un jour, je ferai le semblable,
Et aiderai votre voix pitoyable
À vos travaux et peines raconter,
Au temps perdu vainement lamenter.
Quelque rigueur qui loge en votre coeur,
Amour s'en peut un jour rendre vainqueur.
Et plus aurez lui été ennemies,
Pis vous fera, vous sentant asservies.
N'estimez point que l'on doive blâmer
Celles qu'a fait Cupidon enflammer.
Autres que nous, nonobstant leur hautesse,
Ont enduré l'amoureuse rudesse:
Leur coeur hautain, leur beauté, leur lignage,
Ne les ont su préserver du servage
De dur Amour; les plus nobles esprits
En sont plus fort et plus soudain épris.
Sémiramis, reine tant renommée,
Qui mit en route avecque son armée
Les noirs squadrons des Ethiopiens,
Et, en montrant louable exemple aux siens,
Faisait couler, de son furieux branc,
Des ennemis les plus braves le sang,
Ayant encor envie de conquerre
Tous ses voisins, ou leur mener la guerre,
Trouva Amour, qui si fort la pressa,
Qu'armes et lois vaincue elle laissa.
Ne méritait sa Royale grandeur
Au moins avoir un moins fâcheux malheur
Qu'aimer son fils? Reine de Babylone,
Où est ton coeur qui ès combats résonne?
Qu'est devenu ce fer et cet écu,
Dont tu rendais le plus brave vaincu?
Où as-tu mis la martiale crête
Qui obombrait le blond or de ta tête?
Où est l'épée, où est cette cuirasse,
Dont tu rompais des ennemis l'audace?
Où sont fuis tes coursiers furieux,
Lesquels traînaient ton char victorieux?
T'a pu si tôt un faible ennemi rompre?
A pu si tôt ton coeur viril corrompre,
Que le plaisir d'armes plus ne te touche,
Mais seulement languis en une couche?
Tu as laissé les aigreurs martiales,
Pour recouvrer les douceurs géniales
. Ainsi Amour de toi t'a étrangée
Qu'on te dirait en une autre changée.
Doncques celui lequel d'Amour éprise
Plaindre me voit, que point il ne méprise
Mon triste deuil: Amour, peut-être, en brief
En son endroit n'apparaîtra moins grief.
Telle j'ai vue, qui avait en jeunesse
Blâmé Amour, après en sa vieillesse
Brûler d'ardeur, et plaindre tendrement
L'âpre rigueur de son tardif tourment.
Alors, de fard et eau continuelle,
Elle essayait se faire venir belle,
Voulant chasser le ridé labourage,
Que l'âge avait gravé sur son visage.
Sur son chef gris elle avait empruntée
Quelque perruque, et assez mal entée;
Et plus était à son gré bien fardée,
De son Ami moins était regardée:
Lequel, ailleurs fuyant, n'en tenait compte,
Tant lui semblait laide, et avait grand'honte
D'être aimé d'elle. Ainsi la pauvre vieille
Recevait bien pareille pour pareille.
De maints en vain un temps fut réclamée;
Ores qu'elle aime, elle n'est point aimée.
Ainsi Amour prend son plaisir à faire
Que le veuil d'un soit à l'autre contraire.
Tel n'aime point, qu'une Dame aimera;
Tel aime aussi, qui aimé ne sera;
Et entretient, néanmoins, sa puissance
Et sa rigueur d'une vaine espérance.
When Love, who conquers Gods and men,
Had set my poor heart blazing; when
He torched in fury most unkind
My blood and courage, bones and mind;
I lacked the power to complain,
Express my suffering and pain.
Apollo of the laurel-tree
Hadn't yet set my verses free;
But now his sacred rage inspires,
And fills my breast with bold desires:
He has me sing, not Jove nor Mars,
Not thunder, nor the cruel wars
That shake, at will, the universe:
The lyre he gave me sang the verse
Of Lesbian Sappho's ancient love,
And now to mine its strings shall move.
Sweeten my voice, sweet curving bow!
With so much grieving it might grow
Bitter, or break, with all the pains,
Misfortunes, setbacks, sorrows, strains.
Damp down the fires by which my tender
Heart was once toasted to a cinder:
For now I feel the memory
That brings a sad tear to my eye:
I seem to feel the first alarms
I had of Love; I see the arms
He used for his assault on me.
It was my eyes that lavishly
Shot looks at those who shot, just so,
At me, unshielded from my bow.
Those ogling glances doomed my eyes,
Made me a case for Nemesis.
I teased: I saw one man desire,
Another perish in the fire;
I saw so many sprinkled tears,
Such reckless waste of sighs and prayers,
I didn't notice, suddenly,
The same fate overtaking me.
So murderously was I gored
That, even now, I'm still not cured,
And cannot but repeat again
And re-create my lived-through pain,
With new sad songs. I ask you, ladies,
To sigh along with me. Dear readers!
It's possible one day I'll do
The same thing back, assisting you
To mourn your troubles and your pain
And all the time you've spent, in vain.
Be your heart never so severe,
Love can effect a conquest here;
The more you've been obtusely brave,
The worse he'll treat you, as his slave.
Do not assume it's right to blame
The ladies Cupid sets aflame.
Many with haughty fantasies
Have suffered love's indignities:
Pride, pedigree and pulchritude
Could not avert their servitude
To ruthless Love: the best are found
Suddenly, definitely, downed.
The famous queen Semiramis
Flattened as if with pyramids
The sable hosts of Ethiopia;
Her swordplay spilled a cornucopia
Of brave men's blood. The flow was ample,
Setting her team a fine example.
She, still desiring to pursue,
Attack her neighbours, and subdue,
Found Love, who pressed and crushed her so,
She let her swords and statutes go.
Didn't her royal circumstance
Deserve a less malign mischance?
She lost her heart: she loved her son!
O martial queen of Babylon,
What happened to that sword and shield
That forced your bravest foe to yield?
Where is the warlike helm and crest
That held your golden locks compressed?
Where is that blade and that cuirass
That broke the foeman's neck of brass?
Where have they fled, the chargers furious
That pulled your chariot, when victorious?
Soon as you smashed the feeble foe,
Your manly heart went soft as dough:
And war's delights no longer touch;
You merely languish, on a couch.
You quit the bitterness of war
And found the sweet, soft joys once more:
Thus from yourself by Love estranged,
You're to another person changed.
So, anyone who hears my cries
In Love's constriction, don't despise
My sorry dirge: for Love, with brief
Delay, may bring you equal grief.
I knew a lady who was cold
To Love, when young; when she was old,
She burned, lamenting piteously
The pangs of late-life agony.
With paints and scented sprays she'd try
Repeatedly to beautify
And smooth the furrows of the plough
That age had etched across her brow;
On her grey locks she chose to wear
A poorly-grafted piece of hair.
The more she gaily rouged and creamed,
The less her lover-boy esteemed:
He fled without a thought, for she
Looked hideous: he felt shame to be
Her fancy. So the poor old bat
Got her comeuppance, tit for tat.
Once hopelessly pursued by many,
She loves, but is not loved by any.
So Love contrives, and takes delight,
That all our wants are opposite.
One, whom a lady loves, loves not;
Another, who's not loved, is hot,
And obstinately will maintain
His rigid strength, though hope is vain.

Trans. Copyright © Timothy Adès 2000 - publ. Modern Poetry in Translation 16


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