VOYAGE DE CERISIER THE CHERRY TREE'S JOURNEY
Vénus Khoury-Ghata trans, Marilyn Hacker
Le cerisier ce matin nous fit ses adieux
Il partait pour l'Amérique
à quoi attacherons-nous l'âne demanda la mère
à l'ombre de son tronc répondit le père
Nina qui touillait la neige pour le souper
ajouta trois grains de cumin
au diable l'avarice

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L'ombre se consume d'amour pour l'arbre absent
midi l'étrécit tache sombre sous son pied
la terre est opaque de chagrins retenus
où prennent source les larmes?

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La pluie n'est plus la même depuis la mort du petit frère
dit la mère
jadis elle sortait de terre
laissant le ciel à la neige qui fondait d'étonnement

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À quoi sert la neige demande Nina qui lange le potiron
comme un bébé
à effacer la terre pour la réécrire correctement

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Le soleil était épineux lorsque la mère planta l'enfant
dans la terre de retour chez elle
elle démantela la maison
lava les murs dans le fleuve comme elle le fait du linge
les sept cailloux lancés contre le ciel lui revinrent enrobés
de leur bruit
Un caillou sur la langue du vent médisant
quatre cailloux pour fixer le toit de la réserve
appuyé sur sa bêche
le jardinier est aussi seul que l'arbre qui le regarde
Les fleuves qui marchent en ligne droite ne retiennent
aucun caillou
Nina en a ramassé trois de la même couleur
quel temps fait-il à la source? leur a-t-elle demandé

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L'epicéa prépare un mélange de six herbes
pour les mères qui touillent le potage en cercles clos
les enfants morts n'ont qu'à se mettre à table
les mains transies feront la vaisselle
éteindront les lumières
puis claqueront la porte derrière eux dans un froissement
d'ales

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La mère range les billes par ordre de taille et de tristesse
l'enfant jouera quand il sera moins mort
quand l'herbe qui a poussé sur son lit sera moins blanche,
après l'horizon il y a un autre horizon dit-elle en se hissant
jusqu'à la lucarne
et cette odeur laiteuse des vagues qui applaudissent des
deux mains
lorsqu'un petit noyé remonte à la surface
dans sa paume un galet

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L'ombre du soleil sur l'allée présage oubli et consolation

le père dessine son contour avec un bâton
qu'il plante an milieu du cercle

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Grand'père récapitule son rêve à l'envers pour
retrouver ses lunettes égarées dans son sommeil
il dit:
fermer les veux ne change en rien ce qui se passe dans le noir
les vieilles maisons trébuchent dans l'obscurité

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Nous plions ton ombre le soir, écrit le père à Cerisier

nous la rangeons près de la chatte qui a mis bas
six chatons couleur de suie
que décolorera la neige
grand père a retrouvé ses lunettes dans le poulailler

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Cerisier a fait fortune en Amérique
c'est du moins ce qu'il dit
sa lettre pèse son poids d'abondance et de prospérité
il épousera une riche Cerisière dit le chat qui plume une
caille pour le souper

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Les hommes d'Amérique dorment debout comme les chevaux
d'après Cerisier
vus de nuit on les prendrait pour des échardes
des chats les attendent derrière les portes
ils doivent les nourrir et arroser le basilic
j'aurais d emporter mon ombre avec moi

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Il pleut sur l'hiver d'Amérique
les moineaux mangent mes noyaux
et jettent la chair par-dessus leurs épaules
je suis seul à droite
seul à gauche
pourquoi n'ai-je pas emporté mon ombre?

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Dessine ta peur m'a dit le vent
j'ai dessiné une invasion d'herbe silencieuse
que dessine-t-on dans les pays qui n'ont pas de minarets?
a demandé un grenadier venu à pied d'Anatolie

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Les hommes d'Amérique taillent leurs arbres comme des
crayons écrivent leurs enfants au nord
leurs fenêtres au sud
avec des murs attachés à leur ceinture
Le soir
ils font courir les chemins avec leurs chiens
Les hommes d'Amérique dessinent Dieu de droite à gauche
comme le désert
ventre creux comme l'olivier
soluble dans l'eau comme le saule
son ombre le précédant
et parfois l'inverse quand il prend à la terre l'envie de se
retourner

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Voici ta prison m'ont dit les enfants en
traçant un cercle autour de mon pied
avant de rentrer dans leur livre

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Comme tu as vieilli dit la mère à l'enfant
vu d'en haut tu ressembles à un sarment de vigne
vu d'en bas à une brindille de pin
ton berceau démonté a rejoint la forêt
Nina s'appuie sur la jarre pour empêcher le lait de tourner

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Le père dit:
des vents contraires ont raturé l'enfant
la mère tricote un bébé de laine long comme l'année
rond comme un pain cuit entre deux pierres
essaie-le dit-elle à Nina pour savoir s'il a la forme de ton
étreinte

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Le linge sur la corde a suivi la tempête
la mère l'a appelé à travers la grille fermée aux lapins

le corsage de soie blanc battait des ailes
le drap de noces flottait au-dessus du cimetière
le coeur de Nina et les volets s'arrachaient à leurs gonds

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Le vent dit-elle oeuvre en cercles fermés avec sa panoplie
d'objets ronds:
casseroles invisibles
parapluies transis
miroirs de poche
ses cris tassent les haies où s'abritent des vents femelles
pourquoi le vent n'a-t-il pas de maison?

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Où vas-tu comme ça?
a demandé la porte à la mère
ramener la maison à la maison pour la fin du deuil

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Les sept lunes de la semaine sont les amies de la maison
c'est pour elles que la mère plonge la cannelle dans le lait
bouillant que Nina rase l'herbe
blonde de ses aisselles
pour les honorer que le jardinier tourne autour de son balai

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La lune, dit-il, est lucarne de Mahomet
c'est le Prophète qui a taillé le cyprès en crayon à papier
lui qui a ordonné au papyrus d'écrire le livre des morts
et donné au chêne la sueur des hommes quand
les femmes relèvent leurs jupes pour contenir le feu des
braseros

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Le père écrit une lettre à la vitesse du vent
Nina, dit-il, est amoureuse jusqu'aux yeux
c'est visible à sa manière d'enfiler les poivrons comme des
baisers
Grand'père n'a pas fermé l'oeil de la nuit
il y avait réception au cimetière et porte ouverte à l'étang
il paraît que les âmes égarées et les insectes prolifèrent
dans l'eau inerte

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Donnez-moi des ciseaux pour couper les cheveux du
camphrier
dit la mère qui n'a ni ciseaux ni camphrier

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Quatre murs avait la maison répète Nina
quatre côtés la boîte d'allumettes
et quatre enfants moins un qui alla rejoindre la portée de
chats dans le puits

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Approche-toi de la fenêtre si tu veux confondre l'air
accroupi par terre
associer le puits à ton deuil
libérer la cigale de la boite d'allumettes
effacer l'empreinte de l'enfant sur l'eau

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Odeur humide des sanglots
sèche de la jarre adossée à la porte
sur le seuil étréci au centre
la chatte est lourde de lait inutile
le soir pèse sur sa nuque raidie par l'attente
l'année, se dit-elle, sera retournée

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Même silence des chatons et du puits
la colère du père renverse la maison
personne ne ramasse le débris de l'encrier
la lampe n'applaudit plus avec les lucioles
nous sommes riches de quatre murs
nous ne partageons la lune avec personne
ni ne consolons aucun nuage
Un nuage c'est fait pour pleurer

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La lune maigrit à vue d'oeil dit Nina
elle est exsangue
j'ai vu les chiens laper son sang sur le talus
le facteur à sa vue arrête sa tournée
demain il apportera la lettre rouge au paillasson
les graines jaunes au merle
demain il échangera sa vieille bicyclette contre un âne
tout neuf

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À quoi attacherons-nous l'ombre du cerisier
maintenant que nous n'avons plus ni âne ni cerisier?
demande la mère
The cherry tree said his farewells to us this morning
He's leaving for America
where can we tie up the donkey now, asked the mother
to the shadow of his trunk, the father answered
Nina, who was stirring up snow for supper
added three grains of cumin
stinginess be damned

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The shadow is wasting away with love for the absent tree
noon shrinks it to a dark stain underfoot
the earth is opaque with untold sorrows
from what source do tears spring?

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The rain isn't the same since little brother died
says the mother
it used to come up from the earth
leaving the sky to the snow which melted in astonishment

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What use is the snow? asks Nina, diapering the pumpkin
like a baby
it erases the earth to rewrite it correctly

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The sun was thorny when the mother planted the child in
the earth back at home
she dismantled the house
washed its walls in the river the way she did laundry
the seven pebbles hurled against the sky came back to her
coated in their noise
A pebble on the tongue of the malicious wind
four pebbles to hold down the roof of the garden shed
leaning on his spade
the gardener is as solitary as the tree which looks at him
Rivers which flow in a straight line gather no pebbles

Nina picked up three that were all the same color
What's the weather like at the source? she asked them

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The spruce tree prepares a mixture of six herbs
for mothers who stir soup in closed circles
dead children have only to come and sit at the table
cold-pierced hands will do the dishes
turn out the lights
then slam the door behind them with a rustling of wings


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The mother arranges the marbles by size and sadness
the child will play with them when he's less dead
when the grass which grew on his bed is less white
beyond the horizon there's another horizon she says pulling
herself up to the skylight
and that milky odor of waves which clap with both hands

when a little drowned child comes up to the surface
with a pebble on his palm

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The sun's shadow on the path presages forgetfulness and
consolation
the father draws its outline with a stick
which he plants in the middle of the circle

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Grandfather goes over his dream backwards
to find his glasses which strayed in his sleep
he says:
closing your eyes doesn't change what happens in the darkness
old houses stagger in the night

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We fold up your shadow in the evening, writes the father to
Cherry-Tree
we put it away near the cat who's had a litter
six soot-colored kittens
who'll be bleached by the snow
grandfather found his glasses in the chicken-house

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Cherry-Tree has made his fortune in America
at least that's what he says
his letter is weighed down with abundance and prosperity
he will marry a rich lady Cherry-Tree, says the cat who's
plucking a quail for supper

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People in America sleep standing up like horses, according
to Cherry-Tree
seen at night one would take them for splinters
cats wait for them behind their doors
they have to feed them and water the basil
I should have brought my shadow with me

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It's raining on the winter of America
sparrows eat my cherry-pits
and throw the fruit-flesh over their shoulders
I'm alone to the right
alone to the left
why didn't I bring my shadow?

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Draw your fear, the wind said to me
I drew an invasion of silent grass
what do they draw in countries that have no minarets?
asked a pomegranate tree come on foot from Anatolia

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The people of America sharpen their trees like pencils,
write their children to the north
their windows to the south
with walls attached to their belts
In the evening
they make the roads run with their dogs
The people of America draw God from right to left like
the desert
with an empty stomach like the olive tree
soluble in water like the willow
with his shadow preceding him
and sometimes the other way round when the earth gives him a
taste for turning

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Here is your prison the children said to me
drawing a circle around my foot
before going back into their book

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How you've aged says the mother to the child
seen from above you look like a vine shoot
seen from below like a pine-needle
your cradle was taken apart and went back to the forest
Nina relies on the jug to keep the milk from turning

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The father says:
contrary winds have crossed out the child
the mother is knitting a woolen baby as long as the year
round as a loaf of bread baked between two stones
try it on she says to Nina to see if it's same the shape as
your lovemaking

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The laundry on the line followed the wind
the mother called after it from behind the gate closed to
keep out rabbits
the white silk blouse flapped its wings
the wedding sheet floated above the cemetery
Nina's heart and the shutters tore away from their hinges

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The wind she says works in closed circles with its set of
round objects
invisible saucepans
pierced umbrellas
pocket mirrors
its cries thicken the hedges where the female winds take shelter
why doesn't the wind have a house?

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Where are you going looking like that?
the door asked the mother
to bring the house home for the end of mourning

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The week's seven moons are friends of the household
its for them that the mother plunges cinnamon in boiling
milk, that Nina shaves the blonde grass
of her armpits
to honor them that the gardener circles around his broom

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The moon he says is Mohammed's skylight
it's the Prophet who sharpened the cypress into a pencil to
write with
he who ordered the papyrus to write the book of the dead
and gave to the oak men's sweat when
women raise their skirts to hold back the fire of the braziers

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The father writes a letter as quickly as the wind
Nina, he says, is in love up to her eyes
it's visible in the way she skewers the peppers like kisses
Grandfather didn't close his eyes all night long
there was a cocktail party at the cemetery and open house
in the pond
it seems that strayed souls and insects proliferate in stagnant
water

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Give me a scissors to cut the camphor trees hair

says the mother who has neither scissors nor camphor tree

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Four walls had the house Nina would repeat
four sides the box of matches
and four children minus one who went to join the litter of
kittens in the well

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Come close to the window if you want to trick the air
crouched on the ground
include the well in your mourning
free the cricket from the match-box
erase the child's imprint on the water

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Damp odor of sobs
dry odor of the jug with its back against the door
on the threshold shrunk in the center
the cat is heavy with useless milk
evening weighs on her neck stiffened with waiting
the year, she says so herself, will be turned around

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The same silence from the kittens and the well
the father's anger overturns the house
no one picks up the shards of the inkwell
the lamp no longer applauds with the fireflies
we are endowed with four walls
we don't share the moon with anyone
or console any cloud
A cloud is made for weeping

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The moon is shrinking away before our eyes says Nina
it is pale and bloodless
I saw dogs lapping up its blood on the hillside
The postman stopped his rounds at the sight of it
tomorrow he will bring the red letter to the doormat
yellow grains to the blackbird
tomorrow he'll trade his old bicycle for a brand-new
donkey

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Where will we tie up the cherry-tree's shadow
now that we have neither donkey nor cherry-tree?
asks the mother

Copyright © Vénus Khoury-Ghata 2004; Trans, copyright © Marilyn Hacker 2004 - publ, "PN Review"


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