L'EXPIATION - III ST. HELENA
Victor Hugotrans. Timothy Adés

Il croula. Dieu changea la chaîne de l'Europe.

Il est, au fond des mers que la brume enveloppe,
Un roc hideux, débris des antiques volcans.
Le Destin prit des clous, un marteau, des carcans,
Saisit, pâle et vivant, ce voleur du tonnerre,
Et, joyeux, s'en alla sur le pic centenaire
Le clouer, excitant par son rire moqueur
Le vautour Angleterre à lui ronger le coeur.

Évanouissement d'une splendeur immense!
Du soleil qui se lève à la nuit qui commence,
Toujours l'isolement, l'abandon, la prison;
Un soldat rouge au seuil, la mer à l'horizon.
Des rochers nus, des bois affreux, l'ennui, l'espace,
Des voiles s'enfuyant comme l'espoir qui passe,
Toujours le bruit des flots, toujours le bruit des vents!
Adieu, tente de pourpre aux panaches mouvants,
Adieu, le cheval blanc que César éperonne!
Plus de tambours battant aux champs, plus de couronne,
Plus de rois prosternés dans l'ombre avec terreur,
Plus de manteau traînant sur eux, plus d'empereur!
Napoléon était retombé Bonaparte.
Comme un romain blessé par la flèche du parthe,
Saignant, morne, il songeait à Moscou qui brûla.
Un caporal anglais lui disait: halte-là!
Son fils aux mains des rois, sa femme au bras d'un autre!
Plus vil que le pourceau qui dans l'égout se vautre,
Son sénat, qui l'avait adoré, l'insultait.
Au bord des mers, à l'heure où la bise se tait,
Sur les escarpements croulant en noirs décombres,
Il marchait, seul, rêveur, captif des vagues sombres.
Sur les monts, sur les flots, sur les cieux, triste et fier,
L'oeil encore ébloui des batailles d'hier,
Il laissait sa pensée errer à l'aventure.
Grandeur, gloire, ô néant! calme de la nature!
Les aigles qui passaient ne le connaissaient pas.
Les rois, ses guichetiers, avaient pris un compas
Et l'avaient enfermé dans un cercle inflexible.
Il expirait. La mort de plus en plus visible
Se levait dans sa nuit et croissait à ses yeux,
Comme le froid matin d'un jour mystérieux.
Son âme palpitait, déjà presque échappée.
Un jour enfin il mit sur son lit son épée,
Et se coucha près d'elle, et dit: c'est aujourd'hui!
On jeta le manteau de Marengo sur lui.
Ses batailles du Nil, du Danube, du Tibre,
Se penchaient sur son front; il dit: Me voici libre!
Je suis vainqueur! je vois mes aigles accourir! -
Et, comme il retournait sa tête pour mourir,
Il aperçut, un pied dans la maison déserte,
Hudson Lowe guettant par la porte entr'ouverte.
Alors, géant broyé sous le talon des rois,
Il cria: La mesure est comble cette fois!
Seigneur! c'est maintenant fini! Dieu que j'implore,
Vous m'avez châtié ! - La voix dit: - Pas encore!
He fell; and God changed Europe's iron bands.

Far in the fog-bound seas a vile rock stands,
Belched up by old volcanoes. Destiny
Took nails and clamps and neck-irons, gleefully,
Seized him who stole the thunder, living, pale,
And dragged him to the grizzled peak, to nail
Him down, and with a mocking laugh to start
The vulture England gnawing at his heart.

Immeasurable splendour, passed away!
From earliest sunrise till the end of day
Ever alone, abandoned, caged in prison;
A redcoat near, beyond, the sea's horizon.
Bare rocks, grim woods, depression, emptiness:
Sails passing, fleeing into hopelessness.
The sound of winds and waves for evermore!
Farewell, white horse that Caesar spurs to war,
Farewell the pounding drums, the stratagem,
The purple tent, the plumes, the diadem!
No quaking prostrate kings inferior;
No robe trailed over them; no emperor.
Napoleon was reduced to Bonaparte.
He thought of Moscow burning, sick at heart
As Roman bleeding from the Parthian bolt:
An English corporal, to bid him Halt!
Kings held his son; his wife was spoken for;
Worse than a pig that wallows in a sewer,
His senate cursed him, worshipping no more.
When ocean winds fall still, he walked the shore
On cliffs that crumbled in black heaps of stone,
The dark waves' captive, dreaming and alone.
As bygone battles still amazed his eye,
With rueful pride on hill and sea and sky
He cast his thoughts, to stray on high adventure.
Grandeur and glory, void! the calm of nature!
Eagles pass by, not knowing, who he is.
The kings, his jailers, took their compasses
And closed him in a ring inflexible.
He sickened. Death more and more visible
Rose in the night and grew- before his eyes,
Like the cold breaking of a strange sunrise.
His soul, that fluttered still, was almost fled.
At last he laid his sword upon his bed,
And took his place, and said 'This is the day.'
Wrapped in his old Marengo cloak he lay.
Nile, Danube, Tiber: battles on his brow
Gathered. Said he: 'I am unfettered now!
I am victorious! Come, my eagles, fly!'
And as he turned his head aside to die,
Intruding in the empty house he saw
Hudson Lowe watching through the half-closed door.
The kings beneath their heel had trampled him!
'Full measure!' cried the giant; 'to the brim!
Now it is finished! God whom I implore,
Thy chastening's done!' The voice said, 'There is More!'

Winner of first prize in the John Dryden Translation Competition 2003

Trans. copyright © Timothy Adés 2003


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