LE SOUPER DES ARMURES THE SUPPER OF ARMOR
Théophile Gautier trans. Christopher Mulrooney
Biorn, étrange cénobite,
Sur le plateau d'un roc pelé,
Hors du temps et du monde, habite
La tour d'un burg démantelé.

De sa porte l'esprit moderne
En vain soulève le marteau.
Biorn verrouille sa poterne
Et barricade son château.

Quand tous ont les yeux vers l'aurore
Biorn, sur son donjon perché,
A l'horizon contemple encore
La place du soleil couché.

Ame rétrospective, il loge
Dans son burg et dans le passé
Le pendule de son horloge
Depuis des siècles est cassé.

Sous ses ogives féodales
Il erre, éveillant les échos,
Et ses pas, sonnant sur les dalles,
Semblent suivis de pas égaux.

Il ne voit ni laïcs, ni prêtres,
Ni gentilshommes, ni bourgeois,
Mais les portraits de ses ancêtres
Causent avec lui quelquefois.

Et certains soirs, pour se distraire,
Trouvant manger seul ennuyeux,
Biorn, caprice funéraire,
Invite â souper ses aïeux.

Les fantômes, quand minuit sonne,
Viennent armés de pied en cap;
Biorn, qui malgré lui frissonne,
Salue en haussant son hanap.

Pour s'asseoir, chaque panoplie
Fait un angle avec son genou,
Dont l'articulation plie
En grinçant comme un vieux verrou;

Et tout d'une pièce, l'armure,
D'un corps absent gauche cercueil,
Rendant un creux et sourd murmure,
Tombe entre les bras du fauteuil.

Landgraves, rhingraves, burgraves,
Venus du ciel ou de l'enfer,
Ils sont tous lâ, muets et graves,
Les roides convives de fer!

Dans l'ombre, un rayon fauve indique
Un monstre, guivre, aigle â deux cous,
Pris au bestiaire héraldique
Sur les cimiers faussés de coups.

Du mufle des bêtes difformes
Dressant leurs ongles arrogants,
Partent des panaches énormes,
Des lambrequins extravagants;

Mais les casques ouverts sont vides
Comme les timbres du blason;
Seulement deux flammes livides
Y luisent d'étrange façon.

Toute la ferraille est assise
Dans la salle du vieux manoir,
Et, sur le mur, l'ombre indécise
Donne â chaque hôte un page noir.

Les liqueurs aux feux des bougies
Ont des pourpres d'un ton suspect;
Les mets dans leurs sauces rougies
Prennent un singulier aspect.

Parfois un corselet miroite,
Un morion brille un moment ;
Une pièce qui se déboîte
Choit sur la nappe lourdement.

L'on entend les battements d'ailes
D'invisibles chauves-souris,
Et les drapeaux des infidèles
Palpitent le long du lambris.

Avec des mouvements fantasques
Courbant leurs phalanges d'airain,
Les gantelets versent aux casques
Des rasades de vin du Rhin,

Ou découpent au fil des dagues
Des sangliers sur des plats d'or ...
Cependant passent des bruits vagues
Par les orgues du corridor.

D'une voix encore enrouée
Par l'humidité du caveau,
Max fredonne, ivresse enjouée,
Un lied, en treize cents, nouveau.

Albrecht, ayant le vin féroce,
Se querelle avec ses voisins,
Qu'il martèle, bossue et rosse,
Comme il faisait des Sarrasins.

Échauffé, Fritz ôte son casque,
Jadis par un crâne habité,
Ne pensant pas que sans son masque
Il semble un tronc décapité.

Bientôt ils roulent pêle-mêle
Sous la table, parmi les brocs,
Tête en bas, montrant la semelle
De leurs souliers courbés en crocs.

C'est un hideux champ de bataille
Où les pots heurtent les armets,
Où chaque mort par quelque entaille,
Au lieu de sang vomit des mets.

Et Biorn, le poing sur la cuisse,
Les contemple, morne et hagard,
Tandis que, par le vitrail suisse
L'aube jette son bleu regard.

La troupe, qu'un rayon traverse,
Pâlit comme au jour un flambeau,
Et le plus ivrogne se verse
Le coup d'étrier du tombeau.

Le coq chante, les spectres fuient
Et, reprenant un air hautain,
Sur l'oreiller de marbre appuient
Leurs têtes lourdes du festin!
Bjorn, a strange coenobite,
On the plateau of a bare rock,
Inhabits, out of the world and time,
The tower of a fortress demolished.

At his door the modern spirit
In vain lifts up the weighty knocker.
Bjorn bolts his postern shut
And his castle keeps tight-locked.

When every eye is toward the dawn
Bjorn, perched upon his dungeon,
Gazes still the horizon upon
At the place of the setting sun.

Retrospective soul, he lodges
In his fortress in the past,
The pendulum of his grandfather clock
Some centuries ago worked last.

Underneath his ogives feudal
He wanders, waking up the echoes,
And his steps, the flagstones moot all,
Seem to be followed by even steps.

He sees no laymen nor any presters,
Nor gentlemen, nor men of town,
But the portraits of his ancestors
Talk with him again and now.

And certain nights, to lend him spice,
Finding dinner alone a bore there,
Bjorn, a funerary caprice,
Asks to supper all his forebears.

The phantoms, when tolls the midnight bell,
Arrive in armor pie-a-cap,
Bjorn, who shivers in spite of himself,
Salutes by lifting high his hanap.

To seat itself, each panoply
With its kneejoint makes an angle,
Whose articulation yields
Grating like an old doorbolt.

And all of a piece, the suit of armor,
Gauche casket of a body not there,
Making a dull and hollow murmur,
Falls twixt the arms of an easy chair.

Landgraves, rhinegraves, also burgraves,
Come from heaven or from hell,
They are all there, silent and grave,
Stiff convives of hardened steel!

In the dark, a wild beam plays
On a monster, wyvern, two-necked eagle,
From the heraldic bestiary
Upon their crests by many blows mangled.

From the snout of beats deformed
Raising up their nails arrogant,
Spring forth varied plumes enormous,
Lambrequins extravagant,

But the open helmets are void
As the timbre on coats of arms;
Only two flames that are livid
Gleam within like strange alarms.

Every bit of scrap iron sits
In the hall of the old manor,
And, on the wall, a shadow flits
Giving each guest a page of honor.

The liquors in the fire of candles
Are purplish with a tint thatís suspect,
Each course within its red sauce spangled
Takes on a singularmost aspect.

Now and again a corslet sparkles,
A morion shines for just a moment,
A piece thatís come unhinged quite tumbles
Down upon the tablecloth groaning.

One listens to the beating wings
Of bats that are invisible,
And along the wainscoting
Flags of infidel nations tremble.

With the most fantastical movements
Curling their phalanges of bronze
Gauntlets pour into the helmets
Glassfuls of the Rhinelandís wines,

Or with a daggerís edge, they cut
On golden plates a wild boar ...
While vague noises pass from out
The organs of the corridor.

With a voice that still is hoarse
From the dampness of the tomb,
Max hums, playful drunkenness,
A lied, in thirteen hundred, new.

Albrecht, having wine thatís fierce,
Quarrels with his quondam cousins,
Whom he pounds on, humped and beastly,
As he did the Saracens.

Overheated, Fritz unhelms,
Where no skull was ever sunk,
Never thinking his unmasked self
Looks just like a headless trunk.

Quickly now they roll pell-mell
Beneath the table, among the crocks,
Head below, showing the sole
Of their shoes curvate with hooks.

Itís a hideous battlefield
Where an armet hits a pot,
Where the dead by each cut yield
No blood but each course in a vomit.

And Bjorn, his fist upon his thigh,
Contemplates them, drawn and haggard,
Whileas, through the Swiss stained glass,
Sunup casts its blue regard.

The troupe, whom a sunbeam crosses,
Grows pale like a torch at noon,
And the drunkenmost back tosses
The stirrup cup before the tomb.

The cock crows, the specters fly
And with a lofty air replete,
On the marble pillow lay
Their heads still aching from the feast!

Trans. copyright © Christopher Mulrooney 2005



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