LE SPLEEN DE PARIS - XVII (poème en prose) PARIS SPLEEN - XVII (prose poem)
Charles Baudelaire trans. Louise Varèse
UN HÉMISPHÈRE DANS UNE CHEVELURE

Laisse-moi respirer longtemps, longtemps, l'odeur de tes cheveux, y plonger tout mon visage, comme un homme altéré dans l'eau d'une source, et les agiter avec ma main comme un mouchoir odorant, pour secouer des souvenirs dans l'air.

Si tu pouvais savoir tout ce que je vois! tout ce que je sens! tout ce que j'entends dans tes cheveux! Mon âme voyage sur le parfum comme l'âme des autres hommes sur la musique.

Tes cheveux contiennent tout un rêve, plein de voilures et de mâtures; ils contiennent de grandes mers dont les moussons me portent vers de charmants climats, où l'espace est plus bleu et plus profond, où l'atmosphère est parfumée par les fruits, par les feuilles et par la peau humaine.

Dans l'océan de ta chevelure, j'entrevois un port fourmillant de chants mélancoliques, d'hommes vigoureux de toutes nations et de navires de toutes formes découpant leurs architectures fines et compliquées sur un ciel immense où se prélasse l'éternelle chaleur.

Dans les caresses de ta chevelure, je retrouve les langueurs des longues heures passées sur un divan, dans la chambre d'un beau navire, bercées par le roulis imperceptible du port, entre les pots de fleurs et les gargoulettes rafraīchissantes.

Dans l'ardent foyer de ta chevelure, je respire l'odeur du tabac mêlé à l'opium et au sucre; dans la nuit de ta chevelure, je vois resplendir l'infini de l'azur tropical; sur les rivages duvetés de ta chevelure je m'enivre des odeurs combinées du goudron, du musc et de l'huile de coco.

Laisse-moi mordre longtemps tes tresses lourdes et noires. Quand je mordille tes cheveux élastiques et rebelles, il me semble que je mange des souvenirs.
A HEMISPHERE IN YOUR HAIR

Long, long let me breathe the fragrance of your hair. Let me plunge my face into it like a thirsty man into the water of a spring, and let me wave it like a scented handkerchief to stir memories in the air.


If you only knew all that 1 see! all that I feel! all that I hear in your hair! My soul voyages on its perfume as other men's souls on music.

Your hair holds a whole dream of masts and sails; it holds seas whose monsoons waft me toward lovely climes where space is bluer and more profound, where fruits and leaves and human skin perfume the air.


In the ocean of your hair I see a harbor teeming with melancholic songs, with lusty men of every nation, and ships of every shape, whose elegant and intricate structures stand out against the enormous sky, home of eternal heat.


In the caresses of your hair I know again the languors of long hours lying on a couch in a fair ship's cabin, cradled by the harbors imperceptible swell, between pots of flowers and cooling water jars.

On the burning hearth of your hair I breathe in the fragrance of tobacco tinged with opium and sugar; in the night of your hair I see the sheen of the tropic's blue infinity; on the shores of your hair I get drunk with the smell of musk and tar and the oil of cocoanuts.

Long, long, let me bite your black and heavy tresses. When I gnaw your elastic and rebellious hair I seem to be eating memories.

Trans. Copyright © New Directions Publishing Corp. 1947, 1955, 1962, 1970 - publ. New Directions Publishing Corp.


...buy this book
next
index
translator's next