LE SPLEEN DE PARIS - XVI (poème en prose) PARIS SPLEEN - XVI (prose poem)
Charles Baudelaire trans. Louise Varèse
L'HORLOGE

Les Chinois voient l'heure dans l'oeil des chats.

Un jour un missionnaire, se promenant dans la banlieue de Nankin, s'aperçut qu'il avait oublié sa montre, et demanda à un petit garçon quelle heure il était.

Le gamin du céleste Empire hésita d'abord; puis, se ravisant, il répondit: "Je vais vous le dire." Peu d'instants après, il reparut, tenant dans ses bras un fort gros chat, et le regardant, comme on dit, dans le blanc des yeux, il affirma sans hésiter: "Il n'est pas encore tout à fait midi." Ce qui était vrai.

Pour moi, si je me penche vers la belle Féline, la si bien nommée, qui est à la fois l'honneur de son sexe, l'orgueil de mon coeur et le parfum de mon esprit, que ce soit la nuit, que ce soit le jour, dans la pleine lumière ou dans l'ombre opaque, au fond de ses yeux adorables je vois toujours l'heure distinctement, toujours la même, une heure vaste, solennelle, grande comme l'espace, sans divisions de minutes ni de secondes, -- une heure immobile qui n'est pas marquée sur les horloges, et cependant légère comme un soupir, rapide comme un coup d'oeil.

Et si quelque importun venait me déranger pendant que mon regard repose sur ce délicieux cadran, si quelque Génie malhonnête et intolérant, quelque Démon du contretemps venait me dire: "Que regardes-tu là avec tant de soin? Que cherches-tu dans les yeux de cet être? Y vois-tu l'heure? mortel prodigue et fainéant?" je répondrais sans hésiter: "Oui, je vois l'heure; il est l'Eternité!"

N'est-ce pas, madame, que voici un madrigal vraiment méritoire, et aussi emphatique que vous-même? En vérité, j'ai eu tant de plaisir à broder cette prétentieuse galanterie, que je ne vous demanderai rien en échange.
THE CLOCK

The Chinese can tell the time in the eyes of a cat.

One day a missionary, walking in the suburbs of Nanking, noticed that he had forgotten his watch and asked a little boy the time.

The urchin of the Celestial Empire hesitated at first, then on second thought, replied: "I'll tell you," and disappeared. An instant later he returned with an enormous cat in his arms. He looked it in the eye, as people say, and without a moment's hesitation declared: "It is not quite noon." Which was true.

As for me, when 1 lean forward to gaze at lovely Féline -so appropriately named - who is at once the honor of her sex, the pride of my heart and the perfume of my mind, whether it be by night or by day, in dazzling light or in deepest shade, always at the back of her adorable eyes I can distinctly see the time, always the same - vast, solemn, wide as space, without minutes and without seconds - a motionless hour not marked on any clock, and yet as airy as a breath, as quick as a glance.


And if some tiresome intruder should come to disturb me while my eyes rest on this delicious dial, if some unmannerly and intolerant Genie, some Demon out of time, should come asking me: "What are you looking at so attentively? What are you looking for in that creature's eyes? Can you tell the time of day in them, idle and prodigal mortal?" I should reply without hesitating: "Yes, 1 can tell the time; it is Eternity!"

And is this not a really meritorious madrigal, Madam, and just as flamboyant as yourself? Indeed, embroidering this bit of garrish gallantry has given me so much pleasure that I shall ask for nothing in return.

Trans. Copyright © New Directions Publishing Corp. 1947, 1955, 1962, 1970 - publ. New Directions Publishing Corp.


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