JE N'AI PAS POUR MAÎTRESSE UNE LIONNE
ILLUSTRE ...
I HAVE NOT TO MY MISTRESS A LIONESS
OF FAME ...
Charles Baudelairetrans. Christopher Mulrooney
Je n'ai pas pour maîtresse une lionne illustre
La gueuse, de mon âme, emprunte tout son lustre;
Invisible aux regards de l'univers moqueur,
Sa beauté ne fleurit que dans mon triste coeur.

Pour avoir des souliers elle a vendu son âme.
Mais le bon Dieu rirait si, près de cette infâme,
Je tranchais du Tartufe et singeais la hauteur,
Moi qui vends ma pensée et qui veux être auteur.

Vice beaucoup plus grave, elle porte perruque.
Tous ses beaux cheveux noirs ont fui sa blanche nuque;
Ce qui n'empêche pas les baisers amoureux
De pleuvoir sur son front plus pelé qu'un lépreux.

Elle louche, et l'effet de ce regard étrange
Qu'ombragent des cils noirs plus longs que ceux d'un ange,
Est tel que tous les yeux pour qui l'on s'est damné
Ne valent pas pour moi son oeil juif et cerné.

Elle n'a que vingt ans; - la gorge déjà basse
Pend de chaque côté comme une calebasse,
Et pourtant, me traînant chaque nuit sur son corps,
Ainsi qu'un nouveau-né, je la tette et la mords,

Et bien qu'elle n'ait pas souvent même une obole
Pour se frotter la chair et pour s'oindre l'épaule,
Je la lèche en silence avec plus de ferveur
Que Madeleine en feu les deux pieds du Sauveur.

La pauvre créature, au plaisir essoufflée,
A de raques hoquets la poitrine gonflée,
Et je devine au bruit de son souffle brutal
Qu'elle a souvent mordu le pain de l'hôpital.

Ses grands yeux inquiets, durant la nuit cruelle,
Croient voir deux autres yeux au fond de la ruelle,
Car, ayant trop ouvert son coeur à tous venants,
Elle a peur sans lumière et croit aux revenants.

Ce qui fait que de suif elle use plus de livres
Qu'un vieux savant couché jour et nuit sur ses livres,
Et redoute bien moins la faim et ses tourments
Que l'apparition de ses défunts amants.

Si vous la rencontrez, bizarrement parée,
Se faufilant, au coin d'une rue égarée,
Et la tête et l'oeil bas comme un pigeon blessé,
Traînant dans les ruisseaux un talon déchaussé,

Messieurs, ne crachez pas de jurons ni d'ordure
Au visage fardé de cette pauvre impure
Que déesse Famine a par un soir d'hiver,
Contrainte à relever ses jupons en plein air.

Cette bohème-là, c'est mon tout, ma richesse,
Ma perle, mon bijou, ma reine, ma duchesse,
Celle qui m'a bercé sur son giron vainqueur,
Et qui dans ses deux mains a réchauffé mon coeur.
I have not to my mistress a lioness of fame:
The beggarly wench borrows from my soul her flame.
Invisible to the mocking universe's regard,
Her beauty only blossoms in my saddened heart.

To get herself a pair of shoes she bartered her soul;
But the good Lord would laugh if next that wretched hole
I were to play judging Tartuffe, and ape the haughty,
I who sell my brainwork, and would join the literati.

Much more serious vice, she wears a wig on her head.
Her beautiful black hair from her white nape is fled;
Which does not prevent the kisses of love ever
Being showered on her brow though balder than a leper.

She squints, and the effect of that regard strange,
Shadowed by black lashes longer than an angel's,
Is such that all the looks for which men give up paradise
Are not worth for me her Jewish dark-ringed eyes.

She is only twenty; her bosom - already low -
Hangs on either side like a gourd,
And still drawing me onto her body each night,
I.ike a very newborn, I suck at it and bite -

And though she often lacks so much as a guilder
To rub her skin withal or to anoint her shoulder -
I lick her in silence with a greater fervor,
Than the Magdalene on fire the two feet of the Savior.

The sorry poor creature from pleasure out of breath
Has with raucous hiccoughs a swelling of the chest,
And I harkîng to the sound of her breathing brutal divine
She has eaten hospital bread many and many a time.

Her large anxious eyes throughout the cruel night
Believe they have two other eyes beside them in their sight -
For having opened up her heart to too many guests,
She fears without the light and believes there must be ghosts.

For which reason on her tallow she must spend
More than old scholars who night and day on their books bend
And dread so much the less the sufferings of hunger
Than the apparition of her now-dead lovers.

If you happen to meet her, bizarrely all decked out,
On the corner of a far street dodging about,
With her head and eyes down - like a pigeon ailing -
Through the gutters one heel barefoot trailing.

Gentlemen, refrain from spitting filth and curses
Upon the farded visage of this poor impure person
Whom of a winter's eve the goddess Famine made
Lift into the air her skirts and petticoats unstaid.

That Bohemia there is my all, my only riches,
My pearl, my jewel, my queen, my duchess,
She who has rocked me on her vanquishing lap,
And in her own two hands my heart warmed up.

Trans. Copyright © Christopher Mulrooney 2003


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