DANSE MACABREDANSE MACABRE
Charles Baudelairetrans. Christopher Mulrooney
Fière, autant qu'un vivant, de sa noble stature,
Avec son gros bouquet, son mouchoir et ses gants,
Elle a la nonchalance et la désinvolture
D'une coquette maigre aux airs extravagants.

Vit-on jamais au bal une taille plus mince?
Sa robe exagérée, en sa royale ampleur,
S'écroule abondamment sur un pied sec que pince
Un soulier pomponné, joli comme une fleur.

La ruche qui se joue au bord des clavicules,
Comme un ruisseau lascif qui se frotte au rocher,
Défend pudiquement des lazzi ridicules
Les funèbres appas qu'elle tient à cacher.

Ses yeux profonds sont faits de vide et de ténèbres,
Et son crâne, de fleurs artistement coiffé,
Oscille mollement sur ses frêles vertèbres.
O charme d'un néant follement attifé.

Aucuns t'appelleront une caricature,
Qui ne comprennent pas, amants ivres de chair,
L'élégance sans nom de l'humaine armature.
Tu réponds, grand squelette, à mon goût le plus cher!

Viens-tu troubler avec ta puissante grimace,
La fête de la Vie - ou quelque vieux désir,
Éperonnant encore ta vivante carcasse,
Te pousse-t-il, crédule, au sabbat du Plaisir?

Au chant des violons, aux flammes des bougies,
Espères-tu chasser ton cauchemar moqueur,
Et viens-tu demander au torrent des orgies
De rafraîchir l'enfer allumé dans ton coeur?

Inépuisable puits de sottise et de fautes!
De l'antique douleur éternel alambic!
À travers le treillis recourbé de tes côtes
Je vois, errant encor, l'insatiable aspic.

Pour dire vrai, je crains que ta coquetterie
Ne trouve pas un prix digne de ses efforts;
Qui, de ces coeurs mortels, entend la raillerie?
Les charmes de l'horreur n'enivrent que les forts!

Le gouffre de tes yeux, plein d'horribles pensées,
Exhale le vertige, et les danseurs prudents
Ne contempleront pas sans d'amères nausées
Le sourire éternel de tes trente-deux dents.

Pourtant, qui n'a serré dans ses bras un squelette,
Et qui ne s'est nourri des choses du tombeau?
Qu'importe le parfum, l'habit ou la toilette?
Qui fait le dégoûté montre qu'il se croit beau.

Bayadère sans nez, irrésistible gouge,
Dis donc à ces danseurs qui font les offusqués:
"Fiers mignons malgré l'art des poudres et du rouge,
Vous sentez tous la mort! O squelettes musqués,

Antinoüs flétris, dandys à face glabre,
Cadavres vernissés, lovelaces chenus,
Le branle universel de la danse macabre
Vous entraîne en des lieux qui ne sont pas connus!

Des quais froids de la Seine aux bords brûlants du Gange,
Le troupeau mortel saute et se pâme, sans voir
Dans un trou du plafond la trompette de l'Ange,
Sinistrement béante ainsi qu'un tromblon noir.

En tout climat, sous tout soleil, la Mort t'admire
En tes contorsions, risible Humanité,
Et souvent, comme toi, se parfumant de myrrhe,
Mêle son ironie à ton insanité!"
Proud, like one alive, of her noble stature,
With her large bouquet, hankie and gloves she wears,
She has the nonchalance and casual manner
Of a scraggly coquette with extravagant airs.

Is there one to be seen at the ball more slenderly cinched?
Her exaggerated dress, in its royal fullness,
Abundantly falls down on dry feet pinched
By dressed-up shoes, as pretty as two flowers.

The ruche that plays on the edge of the shoulder blades,
Like a lascivious stream come up against stone,
Modestly defends from ridiculous japes
The funereal charms she’s anxious to keep unknown.

Her deep eyes are made up of void and shadows,
And her skull, with flowers artistically coiffed,
Oscillates slackly on her flimsy backbone,
O charm of a nothingness madly gotten-up!

None will ever call you a caricature,
Who don’t understand, lovers drunk with flesh,
The wondrous elegance of the human armature.
You suit, great skeleton, my dearest taste!

Do you come to trouble, with your puissant grimace,
The feast of Life - or does some old desire,
Spurring ever on your living carcass,
Urge you, credulous, to the sabbath of Pleasure?

To the song of violins, the flame of candles,
Do you hope to chase your mocking nightmare,
And come to ask of the torrent of bacchanals
To refresh the hell lit in your breast there?

Exhaustless pit of stupidity and offenses!
Ancient sorrow’s sempiterne alembic!
Through your ribs that make a curvate trellis
I see, still roaming, the insatiable aspic.

To speak truth, I fear all your coquetry
Won’t bring a price that’s worthy of its hire;
Who, of these mortal hearts, understands raillery?
Only the strong are made drunk by the charms of horror!

The gulf of your eyes, filled with horrible thoughts
Exhales vertigo, and dancers who are prudent
Don’t contemplate without some bitter nauseas
The eternal smile of your thirty-two there.

For that, who hasn’t hugged a skeleton,
And who’s not been fed on the things of the tomb?
What matter perfume, habit or toilette?
Who acts disgusted therefore thinks himself handsome.

Bayadère sans nose, unsated camp follower,
Say then to the dancers who act offended:
"Proud sweethearts, despite the art of rouge and powder,
All of you smell of death! O musky skeletons,

Flayed Antinouses, dandies shaven clean,
Varnished cadavers, Lovelaces grown hoar,
The danse macabre’s universal swing
Draws you with it in places that are unknown!

From the Seine’s chilly quays to the blazing banks of the Ganges,
The mortal flock jumps and swoons, not spying
Through a roof hole the trumpet of the Angel
Like a black blunderbuss sinisterly gaping.

In all climates, under all suns, Death admires you
In your contortions, silly Humanity,
And often, perfuming itself with myrrh, just like you,
Mixes in its irony with your insanity!"

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Trans. Copyright © Christopher Mulrooney 2003


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