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Charles Baudelaire tr. James Kirkup


Tout là-haut, tout là-haut, loin de la route sûre,
Des fermes, des vallons, par delà les coteaux,
Par delà les forêts, les tapis de verdure,
Loin des derniers gazons foulés par les troupeaux,

On rencontre un lac sombre encaissé dans l'abîme
Que forment quelques pics désolés et neigeux;
L'eau, nuit et jour, y dort dans un repos sublime,
Et n'interrompt jamais son silence orageux.

Dans ce morne désert à l'oreille incertaine
Arrivent par moments des bruits faibles et longs,
Et des échos plus morts que la cloche lointaine
D'une vache qui paît aux penchants des vallons.

Sur ces monts où le vent efface tout vestige,
Ces glaciers pailletés qu'allume le soleil,
Sur ces rochers altiers où guette le vertige,
Dans ce lac où le soir mire son teint vermeil.

Sous mes pieds, sur ma tête et partout, le silence,
Le silence qui fait qu'on voudrait se sauver,
Le silence éternel et la montagne immense,
car l'air est immobile et tout semble rêver.

On dirait que le ciel, en cette solitude,
Se contemple dans l'onde, et que ces monts, là-bas,
Écoutent recueillis, dans leur grave attitude,
Un mystère divin que l'homme n'entend pas.

Et lorsque par hasard une nuée errante
Assombrit dans son vol le lac silencieux,
On croirait voir la robe ou l'ombre transparente
D'un esprit qui voyage et passe dans les cieux.


High, high up there, far away from any safe path,
far from the farms, valleys, far beyond the foothills,
far beyond the forests, their carpetings of green,
far, far above those pastures trampled by the herds

there you may find this dark lake framed in the abyss
enclosed by several desolate snowy peaks;
there, night and day its waters in sublime slumbers
never interrupt their brooding stillnesses ...

Within that mournful wilderness, deluded ears
from time to time are haunted by long-drawn noises
and by echoes more toneless than the far-off bell
of some lost milk-cow browsing on the valley slopes.

Upon these mountains where the winds destroy all so
and among the glaciers pailletted by the sun,
high upon these lofty cliffs where the senses swim,
this lake still keeps reflecting the sunset's crimsons.

Far below my feet, high over my head, stillness -
an intense stillness that makes you yearn to escape -
the eternal stillness of these immense mountains -
the very air is dead, and all seems like a dream.

As if the heavens themselves in this solitude
were brooding long upon their image in the lake,
while the mountains seem to listen, gravely brooding,
and you seem to be seeing the transparent robes


or else the passing shadows of some spirit that
on its pilgrimages is passing through the skies.


Trans. Copyright © James Kirkup 2007


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